Léo Ferré se doutait-il à l'époque où il a commencé à écrire des chansons que nombre d'entre elles allaient se retrouver dans un spectacle interdisciplinaire de danse contemporaine en 2016? Probablement pas. Mais j'ose présumer qu'il n'aurait pas été déçu du résultat.

Philippe Rezzonico


Un texte de Philippe Rezzonico

Cette rencontre improbable est la base de travail de « Corps Amour Anarchie », spectacle mis sur pied par PPS Danse et le Coup de Cœur francophone pour le 30e anniversaire du festival musical. Présentée une première fois vendredi soir à la Cinquième salle de la Place des Arts, à Montréal, la production vise aussi à souligner le centenaire de la naissance de Ferré.

Si 15 artistes (interprètes, musiciens, danseurs) foulent les planches, c'est quand même Ferré lui-même qui s'impose d'entrée de jeu avec La solitude (sur bande audio), tandis qu'un trio de danseurs et Alexandre Désilets (assis seul dans son coin) font vivre la chanson sous nos yeux.

Deux autres fois (Il n'y a plus rien, Lorsque tu me liras), les paroles, musiques et la voix de Ferré proviendront des enceintes. Juste ce qu'il faut pour ancrer le disparu au moment présent, sans que cela devienne un spectacle de musique préenregistrée.

Une telle initiative est impensable dans un spectacle musical traditionnel, mais là, même avec les interprètes hors scène et les musiciens passifs, le spectateur profite du volet créatif de la danse. Une production interdisciplinaire offre des possibilités multiples.

C'est néanmoins la complémentarité de toutes les parties qui séduit au plus haut point. Je me garderai bien de commenter le travail technique des danseurs - la danse contemporaine n'est pas mon champ d'expertise -, mais en synchronisant leurs pas, leurs mouvements, leurs portées et leurs glissades avec la musique, Roxane Duchesne-Roy, Sara Harton, Anne Plamondon, David Rancourt, Alexandre Carlos et Jossua Collin-Dufour se veulent le prolongement des mots de Ferré : le battement de cœur, le sursaut d'énergie ou encore la désillusion de l'être.

Pour Paname, Carlos, Duchesne-Roy, Harton et Rancourt s'offrent une séquence de danse aussi sautillante que l'interprétation de Bïa est joyeuse et festive. Un vrai ballet aérien de pur bonheur. Durant Pacific Blues (Philippe B), tous les danseurs sont mis à contribution en duo pour une procession pénible, où les corps se traînent de peine et de misère.

Effet bœuf et bon concept du chorégraphe, concepteur et metteur en scène Pierre-Paul Savoie, qui est assisté de Rancourt, de Plamondon, d'Hélène Blackburn et d'Emmanuel Jouthe. Quant à Duchesne-Roy et Carlos, ils s'offrent un ballet d'amoureux presque sulfureux en se roulant sur les planches durant Le Fleuve aux Amants, interprétée par Michel Faubert.

Occasionnellement, le travail collectif devient une affaire minimaliste : une guitare-voix de Philippe B sans danseurs pour La mélancolie, une version a cappella de Faubert en solo pour La chanson triste et une performance étonnante de Roxane Duchesne-Roy qui a dansé ET chanté Marizibil, et ce, sans amplification sonore. Mais c'est surtout l'union qui a fait la force. Les arrangements de Philippe B et Philippe Brault (basse, contrebasse) serties du piano d'Alexis Dumais, des cordes (violon, violoncelle) de Sheila Hannigan et de Ligia Paquin, ainsi que de la trompette de David Carbonneau étaient savoureux.

En grâce et en voix, Bïa a été impeccable pour toutes ses interprétations, notamment quand elle a chanté Avec le temps avec le regard fixé vers le côté jardin de la scène, tandis qu'Anne Plamondon virevoltait derrière elle avant de l'enlacer dans une finale magique.

Pour sa part, Alexandre Désilets a habité les mots de Ferré comme s'ils étaient les siens. Juste pour Les poètes, sensible pour La Lune, il fut intense à souhait pour une interprétation de C'est Extra qui fut l'un des beaux moments du spectacle de 80 minutes.

Le corps et l'amour, sans aucun doute, ont été mieux servis que l'anarchie. Un constat lié à la sélection des chansons proposées. Bien sûr, il y avait Des armes (Désilets), Les Corbeaux (Philippe B) et Il n'y a plus rien, (« Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir »), mais il manquait peut-être un vrai brûlot comme La révolution, Madame la misère, Les anarchistes (logique, non?) ou Ni Dieu ni maître.

Cela a peu d'importance. Au lendemain de l'annonce de la mort de Leonard Cohen, ce splendide spectacle qui touche l'âme et le cœur est tombé à point.

Quand tous se sont retrouvés sur scène pour la finale avec La mémoire et la mer, je me disais que cela prenait bien un grand poète d'outre-mer pour mettre un peu de baume sur le départ d'un grand poète de chez nous.

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