« Ça fait plusieurs années qu'on a joué ici. En 1993? En 1995? » « 1996! 1996! 1996! », a hurlé la dame assise une rangée devant moi, afin de répondre à l'interrogation de Roland Orzabal. On ne chipotera pas pour un an ou deux. Et peu importe qui a raison... Ça faisait très, très longtemps que l'on avait vu Tears for Fears à Montréal.

Nous étions en droit de nous attendre à un concert axé sur la nostalgie, jeudi, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Après tout, les chansons qui ont fait la renommée du duo britannique formé d’Orzabal et de Curt Smith proviennent de disques (The Hurting, Songs From the Big Chair, The Seeds of Love) parus durant les années 1980.

Pourtant, la version de Everyboby Wants to Rule the World que l’on a entendue avant que les musiciens se pointent sur scène n’était pas celle du groupe, mais celle de Lorde. Joli clin d’œil. C’était un peu comme si les gars de Tears for Fears disaient : « Vous voyez, même les jeunes générations reprennent nos succès. »

Dans les faits, ce spectacle s’inscrit plutôt dans la foulée du nombre considérable de tournées actuelles et récentes d’artistes ayant marqué les années 1980 (U2, Duran Duran, Nile Rogers, Hall and Oates, etc.) qui se trimbalent d’une ville et d’un continent à l’autre. Après les années 1960 et les années 1970, la décennie des années 1980 est désormais, elle aussi, une période musicale empreinte de nostalgie.

Jeunes pour un soir

On l’a vu lorsque Tears for Fears a interprété la version originale de Everybody Wants to Rule the World. Dès les premières notes, tous les spectateurs âgés de 35 à 55 ans ont bondi de leurs sièges comme des adolescents. Du parterre au balcon, même réaction : ce soir, nous sommes jeunes. En toute objectivité, ceux qui ont très bien porté le poids des ans, ce sont Smith et Orzabal eux-mêmes. Le premier se présente sans filtre, avec ses cheveux blancs rasés, une voix qui a conservé son timbre et une flexibilité qui lui permet de chanter avec une réelle aisance les succès d’antan.

Les critiques de Québec ont noté que Smith – qui aura 55 ans le 24 juin – a peiné durant Advice For the Young at Heart, jeudi, au Centre Vidéotron, en programme double avec Hall and Oates. Ce que c’est que l’expérience… Au lieu de l’offrir en début de programme, Smith l’a interprétée cette fois dans la dernière demi-heure et sa voix était à point.

Orzabal, 55 ans, a perdu un peu de tessitures dans les graves, mais ça va drôlement, rayon puissance. Avec leurs trois musiciens et l’excellente choriste Carina Round, enceinte de sept mois – qui s’est acquittée de la première partie – , les chansons avaient leurs apparats d’antan. Sowing the Seeds of Love a été beatlesque au possible. La batterie, presque militaire, s’est avérée une belle rampe de lancement pour Break It Down Again. Mais ce sont particulièrement les chansons tirées de l’album The Hurting qui ont fait mouche.

Danse, danse, danse

Pale Shelter, Mad World et Change ont été offertes pratiquement à l’identique des versions studios de 1983. Il y avait de la précision d’orfèvre dans l’interprétation, mais on sentait un plaisir indiscutable sur scène qui trouvait son écho dans la foule. Debout, les spectateurs à l’avant-scène… Debout, les gens qui avaient quitté leurs sièges pour danser dans l’allée… Écoutez… Quand on voit les placières de la salle Wilfrid-Pelletier danser durant le spectacle, ça veut tout dire. Nous étions dans la meilleure discothèque à Montréal.

C’est durant Change et ses claviers irrésistibles qu’une spectatrice a remis une feuille à Orzabal qui s’était approché au-devant d’elle. J’étais assez près pour voir le regard du chanteur-guitariste qui semblait dire : « Ah oui? » Il a refilé le bout de papier à Carina Round, qui l’a lu, avant de le déposer sur la table du claviériste. Surprise en vue?

Peu de chansons récentes, durant ce concert, car le dernier album du duo, Everybody Loves a Happy Ending, remonte à 2004. Nous avons eu droit à la dynamique chanson-titre ainsi qu’à la jolie Closest Thing To Heaven, pas jouée à Québec. Le duo a aussi proposé une version très réussie de Creep. Après tout, si Lorde peut reprendre du Tears for Fears, Tears for Fears a le droit de faire du Radiohead. C’était du solide.

Ce qu’il y a de bien quand des artistes ont un bon répertoire à leur disposition, c’est de les voir interpréter une chanson qui ne déchaîne pas les passions – souvent, parce qu’elle n’a pas été un titre à succès – , mais qui demeure délectable. Memories Fade, tirée de The Hurting, a été l’exemple type hier soir. Ça vibrait de toutes parts.

Il y a eu aussi Badman’s Song, tirée du disque The Seeds of Love. Une instrumentation pétaradante à souhait, mais quelque peu bancale. Était-ce qu’il y avait d’écrit sur la feuille de papier? Cette chanson n’est généralement pas au menu quand Tears For Fears partage un programme double comme le duo le fait cette année avec Hall and Oates, mais elle l’est souvent quand TFF est la tête d’affiche. Quoi qu’il en soit, elle a comblé autant les amateurs que le groupe, finalement.

Bien sûr, tout allait se terminer sur l’incontournable Shout après Head Over Heels… Non. Dès le retour pour le rappel, ce sont les notes de Woman in Chains qui se font entendre. Splendide. Celle-là aussi n’est pas toujours de la partie. Il y avait ce sentiment indéfinissable qui parcourait l’assistance, ce genre de partage entre artistes et fans qui mène à un concert où l’ordre et le nombre des chansons sont chambardés, faisant primer la spontanéité et le frisson de l’instant présent. Pas de pilotage automatique, ici.

Bien sûr, Shout, impérial cri du corps et du cœur, est venu mettre un terme à la soirée. En définitive, il ne reste plus qu’à un jeune artiste de la reprendre à son compte. Car comme pour Everyboby Wants To Rule the World, le texte de cette chanson nostalgique des années 1980 n’a pas pris une ride.

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