Les dernières fois que j'avais mis les pieds dans un palais de justice, c'était pour des mariages et c'était dans la froide immensité du palais de justice de Montréal. Je ne connaissais pas celui de Saint-Jérôme, plus petit, plus convivial, entouré d'arbres.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Nous y sommes arrivées au jour naissant, une journaliste, sa caméraman et moi. Le soleil perçait à travers les branches dénudées, mais ça n'a pas duré, la grisaille a repris le dessus en ce jour où Guy Turcotte entendrait le prononcé de sa peine. C'est-à-dire combien de temps il va passer en prison pour les meurtres au deuxième degré de ses deux enfants, Anne-Sophie, 3 ans, et Olivier, 5 ans.

Pour trouver mes collègues journalistes, j'ai demandé à l'agente de sécurité à l'entrée. « Vous ne pouvez pas les manquer », a-t-elle répondu ironiquement en désignant la meute qui s'installait dans le couloir devant lequel elle était postée. Des caméras, des appareils photo, des fils, une machine dans la machine, les médias dans la justice. Tous prêts à feeder combien d'années il allait avoir, « Turcotte ».

Parmi la vingtaine de journalistes, des badauds, presque aussi nombreux. Certains me dit-on, ont assisté aux deux procès, « des rats de palais » qui parlent audience et procédures couramment et qui repèrent l'arrivée des avocats de la Couronne et de la défense aussi vite que les médias. Pour un peu, je les envierais, je me sens si touriste au milieu de ces robes noires surmontées de rabats. Un homme, en attente pour assister à un autre procès, s'étonne de ce branle-bas : « C'est le docteur? », me demande-t-il avant d'ajouter, pensif : « Ça en a fait couler de l'encre, ça ».

De l'encre et du sang. Du sang d'encre, comme celui qu'on se fait pour les enfants quand, petits, ils toussent creux la nuit ou quand, devenus grands, ils ne rentrent pas le soir à l'heure dite. Les enfants, source et fruit de l'amour le plus inconditionnel qui soit. Comment, comment, comment quelqu'un que le juge André Vincent a décrit comme ayant « jadis, la réputation d'un homme choyé par la vie, celle d'un bon médecin et d'un père aimant », comment a-t-il pu en venir « là »? Écoutez, je ne sais pas. On ne le sait pas personne. Je ne sais pas s'il le sait, lui.

Une épreuve collective

Mais s'il a fait couler tant d'encre, Guy Turcotte, c'est parce qu'il nous fait vivre une épreuve collective. Je ne parle pas des procès à proprement parler, quoiqu'ils fassent partie de l'épreuve, je parle de la tragédie elle-même : Anne-Sophie et Olivier, qu'il a sauvagement poignardés à mort. Un docteur, un cardiologue même. Un homme au top du top. Qui avait des ressources, forcément. Je veux dire, il n'était pas tout nu dans la rue, il aurait pu demander de l'aide, s'en payer, est-ce que je sais, moi.

Mais bon. Si les gens qui ont besoin d'aide la demandaient, et l'obtenaient, au moment souhaité, les palais de justice de ce monde ne seraient pas bourdonnants d'activités dès 8 heures le matin par un vendredi d'hiver.

Dans le couloir, les avocats arrivent. D'abord, successivement, les trois frères Poupart, qui représentent la défense, donc Guy Turcotte. J'ai tout juste le temps de remarquer leurs cheveux gris tout bouclés. « Eux ne parlent jamais aux journalistes », m'informe un collègue.

Puis surgit l'avocat de la Couronne, René Verret, plus volubile, qui prend la parole avec l'aisance d'un vieux routier. Tant les journalistes que les membres du public lui posent des questions et une dame s'informe de la perspective qu'un troisième procès soit tenu et que ce soit lui qui agisse, de nouveau, comme procureur. Car Guy Turcotte demande à interjeter appel. « On verra si on se rend là », réplique Me Verret, faisant du bras un mouvement que la manche de sa robe noire amplifie et ajoutant qu'il est admissible à la retraite dans un an. Il sourit, un peu moqueur.

Il se tient à côté de moi. Je n'ose le tirer par la manche pour lui poser la question qui me tenaille : « Qu'a-t-on appris de ces deux procès? »

Les piliers, ébranlés, de la justice

Car je crois qu'on ressort différent de cette tragédie qui a ébranlé jusqu'à l'appareil judiciaire lui-même.

Rappelons qu'en juillet 2011, Guy Turcotte avait obtenu un verdict de non-responsabilité criminelle pour cause de trouble d'adaptation. Que Guy Turcotte ait été à ce moment-là un homme libre avait fortement miné la confiance du public dans la justice. De plus, l'affaire Turcotte a donné lieu à une telle bataille de témoins experts - ceux de la Couronne et ceux de la défense - que le recours à cesdits témoins est remis en question dans l'ensemble des causes, pas seulement celle de Guy Turcotte.

La salle d'audience sent encore la peinture fraîche, elle a été rénovée et les murs épousent différentes teintes de gris. Le hasard fait que je suis assise directement derrière les parents de Guy Turcotte, tous deux minces, un peu voûtés, avec des lunettes, celles de madame sont dorées avec un peu de noir et je vois son pouls, dans son cou. Le coeur bat même après l'horreur, comme le soleil qui perce la grisaille, ce sont des mécanismes irrépressibles. Je le sais, ayant moi-même perdu un enfant du jour au lendemain dans des circonstances complètement différentes de ces gens qui ont, eux, perdu deux de leurs petits-enfants. Et leur fils aussi, d'une certaine façon.

Madame Turcotte porte une veste de couleur émeraude, ses cheveux gris sont à peine coiffés, je devine qu'elle a autre chose à penser que de se toiletter. Elle prend des notes, épisodiquement. Comme avec Me Verret, j'ai envie de lui toucher le bras. « Madame, j'aimerais tant vous parler. » Mais je n'ose pas.

D'ailleurs que lui dirais-je? Que pour avoir moi-même vécu une tragédie, je crois comprendre qu'avec la mort des deux petits, leur vie est entrée dans une autre dimension. Un abîme, une sorte de grand canyon perpétuel : on voit la lumière en haut, mais elle ne brille que de loin en loin et, encore, on n'en ressent guère la chaleur.

Et puis, c'est mon interprétation. On ne sait pas ce que vivent ces gens. On me dit qu'ils sont très religieux, c'est tout ce que je sais d'eux. À un moment donné, M. Turcotte aperçoit dans la salle quelqu'un qu'il connaît, il sourit spontanément, sortant l'espace d'une seconde de son personnage fermé. La vie continue.

Et il entre enfin, Guy Turcotte

Entouré de deux agents, une jeune femme et un homme. Il est menotté, il a les yeux baissés. C'est l'homme que j'ai vu des dizaines de fois, mais toujours dans les mêmes images télé ou dans les quelques photos dont nous disposons.

Mais cette fois-ci, je l'ai, là, à quelques mètres de moi, dans le box, qui discute brièvement avec ses avocats. Il règne une sorte de silence contraint, interrompu par le constable qui nous prie d'éteindre nos portables, d'enfouir nos bouteilles d'eau dans nos sacs, et de jeter notre gomme!

L'honorable juge André Vincent arrive, tout le monde se lève, la cour est ouverte.

Une histoire qui aurait pu avoir une autre fin

C'était un couple comme les autres. Plus aisé que la moyenne, certes, deux médecins spécialistes, mais quand même. Ils ont eu deux enfants, un petit garçon né le 27 avril 2003 et une petite fille née le 8 décembre 2005.

Et puis... elle, Isabelle Gaston, s'éprend d'un ami. « Ce dernier et sa femme [...] étaient des amis intimes du couple Turcotte-Gaston », a dit le juge Vincent. On imagine la déchirure. Une séparation, ça arrive à tellement de gens que c'est banal, mais ça fait mal pareil.

Guy Turcotte emménage dans une autre maison le 26 janvier 2009. Il en arrache : il n'accepte pas la présence de l'amant « dans sa maison, avec sa femme et ses enfants », dit le juge Vincent. Elle fait changer les serrures, il se fâche : « Si tu veux la guerre, tu vas l'avoir », dira-t-il le 20 février.

C'est là qu'on voudrait intervenir, mettre le mot fin, pour n'assister qu'au deuil d'un couple plutôt que ce que le juge Vincent a décrit comme une « affaire d'une infinie tristesse où un père aimant et attentionné tue, de sang-froid, ses deux enfants dans un contexte de séparation pourtant inévitable ».

Les enfants, ce qu'on a de plus précieux

À l'Hôpital de Saint-Jérôme, où il a été transporté après la tragédie, Guy Turcotte a demandé qu'on transmette le message à Isabelle qu'il voulait lui enlever « ce qu'elle avait de plus précieux au monde ». Quand le juge Vincent a relaté ce passage, la mère de Guy Turcotte a fait un « tssst tssst tssst » de réprobation. Je ne sais ce qu'elle réprouvait : que son fils ait prononcé ces paroles ou que le juge les relate?

Le juge a relevé « le nombre effarant de coups de couteau », le fait que « les deux enfants ont été poignardés dans des séquences différentes » et que, « dans les deux cas Guy Turcotte retourne dans leur chambre respective pour les frapper de nouveau ». Le petit s'est défendu avec ses bras. La petite s'est « littéralement arraché les cheveux ».

La peine minimale en matière de meurtre est l'emprisonnement à perpétuité. Comme Guy Turcotte a été déclaré coupable pour meurtre au deuxième degré, il appartenait au tribunal de fixer la période durant laquelle le contrevenant ne pouvait formuler une demande de libération conditionnelle. « Un exercice délicat et souvent difficile », de dire le juge Vincent, citant la Cour suprême.

Les principes de droit qui nous guident

Châtier, c'est punir, faire expier une faute à quelqu'un. Ce n'est pas se venger. C'est important de le rappeler parce que je crois que nous sommes nombreux à nous sentir en colère contre Guy Turcotte, à juste titre, et que la vengeance serait tentante s'il en revenait à chacun d'entre nous de décider de son sort. Mais ce n'est pas ainsi que fonctionne notre système, comme l'a déclaré le magistrat. Le devoir du juge est de prononcer une peine juste en considérant les principes de droit qui le guident. Et qui nous guident. Heureusement.

En fin de compte, ce que nous attendions a été prononcé : 17 ans d'emprisonnement. Un compromis entre ce que demandaient la Couronne et la défense. Le commencement est rétroactif au moment de son arrestation, soit le 21 février 2009, moins le temps où Guy Turcotte a été en liberté en attente de son procès.

Nous l'avons tous observé, lui, « le contrevenant ». À ma connaissance, il n'a pas réagi. Ma collègue de la télé dit que, lorsque le juge a mentionné l'implication sans faille de ses parents, il a tressailli. C'est tout. Mais dans le fond, pourquoi attendrait-on des réactions d'un homme qui, vis-à-vis de ses bambins, s'est « acharné à multiplier les coups au mépris de leurs supplications »?

Une tragédie sans héros

Guy Turcotte est aujourd'hui âgé de 43 ans. Il avait, au moment des infractions reprochées, 37 ans. Un jeune homme à l'époque, un homme condamné aujourd'hui. Il ne sera jamais libre à proprement parler. Je ne suis pas en train de prendre sa défense. Cette histoire est une tragédie, mais cet homme n'en est pas le héros. Nous sommes tous victimes, ici, parce que rien ne ramènera Olivier et Anne-Sophie et qu'on va continuer à les pleurer avec leurs proches. Avec la mère, Isabelle Gaston, incroyable de dignité, avec sa famille à elle et... sa famille à lui. Ses parents, oui.

Quand nous sommes partis du palais de justice dans le camion de Radio-Canada filant à vive allure, la caméraman les a entraperçus, qui marchaient vers leur voiture.

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