La campagne du Parti vert du Canada, qui s'était donné pour ambition d'élire une douzaine de députés pendant ces élections fédérales, est minée par un pacte, tacite ou parfois carrément déclaré, que concluent un nombre croissant de militants écologistes déterminés à renverser le gouvernement de Stephen Harper, au risque de certaines contorsions idéologiques.

Un texte de Sophie Rousseau

Quand Elizabeth May a été élue en 2011 dans la circonscription de Saanich-Gulf Islands en Colombie-Britannique, elle a vaincu la machine électorale dont disposait alors le ministre conservateur Gary Lunn, et réussi son pari : envoyer la chef du Parti vert à Ottawa. Quatre ans plus tard, ses ambitions sont toutes autres.

Le rêve vert

Le Parti vert, qui a vu tripler le nombre de ses donateurs et a amassé, rien qu'en 2015, un trésor de guerre de 3,7 millions de dollars, présente une panoplie quasi complète de 336 candidats, dont plusieurs personnalités au profil hautement médiatisé. Mme May a passé une bonne partie de sa campagne à parcourir le Canada, visitant 24 circonscriptions, non seulement en Colombie-Britannique, mais également en Alberta, en Ontario, en Nouvelle-Écosse, au Québec et au Nouveau-Brunswick.

Elizabeth May rêve d'une douzaine de députés verts élus: « On a une liste! », dit-elle en riant sans toutefois la dévoiler. Cette élection représente, selon Mme May, « une occasion historique » de détenir la balance du pouvoir.

En début de campagne, alors que les sondages laissaient présager un gouvernement minoritaire, le rêve de Mme May et de son parti semblait à portée de main. Si tangible qu'un célèbre chanteur pour enfants, Raffi, qui vit sur l'île Saltspring, dans la circonscription de Mme May, en a fait une chanson : le rêve vert (Green dream).

Chanson de l'auteur compositeur pour enfants Raffi : The Green Dream

La peur bleue des verts

Mais après 10 semaines de campagne, le rêve vert semble s'estomper, miné par ce que Mme May appelle « la campagne de la peur ».  Une peur bleue qu'ont les écologistes de voir le gouvernement Harper réélu. « C'est un mouvement que je trouve partout au Canada, dit-elle, la peur de Harper ».

Une peur quasi viscérale comme celle qu'exprime Kathrine Smith, électrice de Victoria qui a toujours voté vert, et a même planté une affiche du parti devant chez elle. Mais après avoir reçu la visite du candidat néo-démocrate, elle remet en doute ses intentions de vote.

Le député sortant de Victoria, le néo-démocrate Murray Rankin, explique aux électeurs qu'un vote vert serait « gaspillé », ne servant qu'à élire un membre de l'opposition : « Seul un vote NPD peut empêcher un gouvernement conservateur », dit-il. Un discours contre lequel s'insurge Elizabeth May.

Le Parti vert, insiste Mme May, n'appuiera pas un gouvernement conservateur. Et il n'offrira son appui à un gouvernement minoritaire NPD ou libéral qu'à cinq conditions : une politique ambitieuse de changement climatique, l'abrogation de la loi C-51, la réduction de pouvoir au bureau du premier ministre, la protection des côtes de la Colombie-Britannique contre les déversements pétroliers, et l'adoption d'un système électoral proportionnel.

Le pacte anti-Harper des écologistes

Si elle n'est pas surprise que les autres partis découragent le vote vert, Elizabeth May est par contre nettement plus amère de voir de précieux alliés, d'anciens collègues écologistes du temps où elle menait la fondation du Sierra Club du Canada, déserter le Parti vert en concluant ce que certains qualifient d'une sorte de « pacte contre le diable ». Un pacte tacite pris par un nombre croissant de personnalités du mouvement environnemental, soit le pacte anti-Harper.

Un des promoteurs les plus discrets, mais les plus renommés de ce pacte anti-conservateur est Mark Jaccard. Dans le cercle intime des environnementalistes canadiens, Mark Jaccard est une sommité. Il a passé les 20 dernières années de sa carrière académique à analyser et à conseiller les politiques de changement climatique des gouvernements à travers le monde, préférant s'abstenir d'entrer dans le débat politique. 

Mais ces élections-ci sont différentes, dit-il. Sa hantise d'une réélection du gouvernement Harper, qu'il accuse de n'avoir « rien fait pour ralentir les émissions de gaz à effet de serre », est telle qu'il est prêt à tout.

Même à élire un libéral. Même si Justin Trudeau approuve le pipeline Keystone XL. C'est dire à quel point cette peur de Harper est profonde pour ceux qui militent depuis des années contre l'oléoduc de TransCanada. Mark Jaccard exhorte les partisans verts à voter, non selon leurs valeurs, mais « dans leur intérêt ».

Il réfute l'argument d'un candidat vert formant la balance du pouvoir. À part dans la circonscription de Saanich-Gulf Island, et peut-être à Victoria, ajoute-t-il, « ce n'est pas vrai ce que dit Elizabeth May. Si on vote vert, c'est sûr que le résultat ne peut pas être un député vert, mais ça peut être un député conservateur. »

Du rêve à la realpolitik

De tels propos donnent des cauchemars à la candidate verte de Burnaby Nord-Seymour, Lynne Quarmby. Professeure respectée de biologie moléculaire, elle n'a pas hésité à se faire arrêter lorsqu'elle a protesté contre le projet d'expansion de l'oléoduc de Kinder Morgan, dans la région de Vancouver, un enjeu qui a galvanisé l'électorat de la circonscription Burnaby-Nord Seymour.

En mai, les verts y récoltaient  25% des intentions de vote, selon un sondage de Insights West (marge d'erreur de + ou - 4.9 % 19 fois sur 20). Mais la campagne que certains mènent pour un vote stratégique lui coûte cher dans les intentions de vote et auprès de ses amis.

Mme Quarmby est particulièrement mécontente de devoir croiser le fer contre un de ses frères de la lutte anti-pipeline : Ben West, militant écologiste bien connu de Vancouver, directeur de l'organisme TankerFreeBC.

M. West reconnaît que le Parti vert est le seul à épouser ses valeurs intrinsèques, c'est-à-dire une opposition à tout oléoduc, mais il n'hésite pas à dire haut et fort, au prix de certaines contorsions idéologiques, qu'il ne votera pas vert.

Sous la bannière d'un groupe de bénévoles se nommant Force of Nature, M. West fait campagne pour l'élection de la candidate néo-démocrate à Burnaby Nord-Seymour, Carol Baird Ellan, qu'il estime être la candidate la plus capable de défaire le conservateur Mike Little.

Un pacte signé avec le Parti libéral à Kelowna

À Kelowna-Lake Country, dans l'intérieur de la Colombie-Britannique, les partisans verts ont poussé le concept du pacte anti-Harper à l'extrême.

Les membres locaux de l'Association de circonscription du Parti vert y ont délibérément nommé un candidat, Gary Adams, pour qu'il démissionne immédiatement et se range sous la bannière libérale. Les associations de circonscription du Parti libéral et du Parti vert ont été jusqu'à signer une entente de principe selon laquelle, en échange de l'appui des verts, le candidat libéral Steve Fuhr, jugé mieux placé pour battre le conservateur, représenterait les positions des verts à Ottawa. Une démarche entièrement locale, qui n'a pas fait l'unanimité au sein des membres du parti, mais que le bureau national du Parti vert a fini par respecter, « parce qu'elle n'a pas enfreint les règles de notre constitution, même si, insiste le porte-parole du parti Julian Morelli, elle ne reflète pas nécessairement l'approche nationale du parti. »

Le vote stratégique pourrait nuire aux électeurs

Cette lutte contre le vote stratégique est pour le Parti vert un thème récurrent à travers le pays. L'une des circonscriptions prometteuses aux yeux des verts est celle de Fredericton au Nouveau-Brunswick. L'électorat vient d'y élire un député vert aux élections provinciales : David Coon, dont la performance à l'Assemblée législative, estiment les stratèges verts, donne des ailes à la candidate fédérale du Parti vert, Mary Lou Babineau.

Mais Mme Babineau doit composer avec une version organisée du vote stratégique promue par l'organisme À l'Action (Leadnow), qui a jeté son dévolu sur Fredericton comme une des circonscriptions les plus propices à un vote progressiste stratégiquement uni contre les conservateurs.

Le problème, explique Mike Babineau, le directeur de campagne du Parti vert à Fredericton, est que Leadnow se base sur des sondages par appels téléphoniques robotisés, donnant au libéral Matt DeCourcey une longueur d'avance. Mais ce n'est pas représentatif de ce que les électeurs sur le terrain nous disent, déclare M. Babineau.

Le vote stratégique : dangereux pour le mouvement environnemental

S'ils semblent séduisants à court terme, de tels stratagèmes peuvent se révéler dangereux à long terme pour les mouvements environnementaux, déclare Kai Nagata, de Dogwood Initiative, un organisme qui se veut non-partisan et qui tente surtout d'augmenter le taux de participation électoral. Même si Dogwood Initiative finance un bon nombre de sondages régionaux qui servent ensuite aux promoteurs du vote stratégique, et même si, en tant que militant contre les pétroliers au large des côtes canadiennes, M. Nagata accueillerait favorablement un changement de gouvernement. Il préconise de « voter selon ses valeurs ».

Le nouveau bleu : les conservateurs verts

Toutes ces machinations stratégiques sont inutiles, selon la chef du Parti vert. « Tous les jours, je rencontre des conservateurs déçus du bilan de Stephen Harper, et qui vont voter vert, dit Elizabeth May. Les conservateurs ont perdu trop d'appui, ils ne formeront pas une majorité, et s'ils obtiennent assez pour former un gouvernement minoritaire, je plaiderai auprès du gouverneur général pour former une coalition. »

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