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La réforme de l'aide sociale rate la cible, selon des groupes en alphabétisation

Serge, Carole, Josée, Isabelle et Audrey participent tous les jours aux ateliers d’alphabétisation offerts par Le Coin Alpha, à Saint-Jérôme, au nord de Montréal. Chacun est ici pour une raison différente.

« J’ai travaillé pendant 25 ans et je ne savais pas lire ni écrire », explique Serge, qui a perdu son emploi lorsque la fonderie pour laquelle il travaillait a fermé ses portes. « Avant, je gagnais 2500 $ par mois. Je suis tombé à 623 $. »

Assise non loin de lui, Carole a quitté l’école très jeune pour aider à subvenir aux besoins de sa famille. « On était 13 enfants et on était une famille très pauvre », confie-t-elle. C’est son fils qui l’a convaincue d’entreprendre une démarche d’alphabétisation au début de la cinquantaine. « Il m’a dit : "T’es encore jeune, vas-y. »

Audrey, 19 ans, aimerait travailler auprès des animaux. Elle a fait un stage dans une animalerie, mais elle aurait eu besoin d’un Diplôme d’études secondaires pour être embauchée. « J’ai redoublé ma maternelle et ma première année parce que j’avais été malade », raconte-t-elle. Elle a par la suite entrepris plusieurs démarches pour terminer ses études, sans grand succès.

Josée a aussi connu son lot de difficultés à l’école. « Moi, j’ai été intimidée à l’école. Et je n’allais même plus à l’école parce que c’était comme désagréable », explique la femme de 29 ans. Elle a déjà tenté de trouver un emploi, mais a essuyé une série de refus.

J’essayais de me trouver une job, un emploi, et chaque fois que je venais pour remplir le questionnaire, on me disait : ''Je ne vous engage pas, vous avez plein de fautes.''

Josée, prestataire d'aide sociale

Isabelle, qui fréquente Le Coin Alpha depuis maintenant quatre ans, a vécu des aventures semblables. « Je suis allée à Saint-Jérôme [pour trouver un emploi]. [...] T’as six feuilles et il faut que tu remplisses les six feuilles, là. C’est trop compliqué. Je les ai redonnées à la madame, j’ai dit : "Je ne suis pas capable. Il y avait trop d’affaires, trop d’information." », dit-elle, découragée.

Si la réforme de l’aide sociale ne touchera pas directement Serge, Carole, Josée, Isabelle et Audrey, puisqu’ils sont déjà prestataires de l’aide sociale, il en va autrement des nouveaux demandeurs. Dès l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, ceux qui font une demande d’aide sociale pour la première fois, et qui sont jugés aptes au travail, devront obligatoirement s’inscrire au programme Objectif emploi, sous peine de voir leur chèque réduit. Or, l’analphabétisme n’est pas considéré comme une contrainte à l’emploi.

Pour la directrice du Coin Alpha, Denise Gagnon, les personnes peu alphabétisées risquent de faire les frais de cette réforme : « Ils ont trouvé une façon de faire dans la société pour essayer de cacher [leur analphabétisme], et ça les a placés en situation de vulnérabilité pour la plupart. L’emploi, à court terme, c’est irréaliste; c’est mettre de la pression sur les gens », explique-t-elle.

Caroline Meunier, du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec, trouve que la nouvelle approche ne tient pas suffisamment compte des obstacles qui se dressent sur le chemin des assistés sociaux. « D’avoir une obligation de parcours [...] Les gens, dans la situation, où ils sont, on ne tient pas en compte s’ils sont prêts à faire ce parcours. Est-ce qu’ils ont la santé physique, la santé psychologique, les conditions de vie? »

Si on est dans une situation de précarité extrême, il faut d’abord se loger, se nourrir, se vêtir.

Caroline Meunier, du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec

Trois avenues seront proposées aux nouveaux demandeurs d’aide sociale : la recherche active d’emploi, le développement de nouvelles compétences et le développement d’habiletés sociales.

Le programme Objectif emploi n’empêchera pas les assistés sociaux qui en ont besoin de suivre des ateliers d’alphabétisation. L’ennui, soulignent d'une même voix Denise Gagnon et Caroline Meunier, c’est que ce programme a une durée de vie limitée et qu’il vise un retour rapide sur le marché du travail. Or, expliquent-elles, apprendre à lire et à écrire est un processus qui requiert beaucoup de patience. À trop vouloir pousser les gens vers le marché de l’emploi, ceux-ci risquent de ne pas bien s’y intégrer.

« Si on n’a pas outillé la personne suffisamment pour qu’elle puisse avoir une insertion d’emploi réussie, eh bien, son emploi, elle va probablement le perdre après un certain temps et donc retourner sur l’aide sociale », estime Caroline Meunier.

On est face à des humains qui sont déjà fragilisés, qui sont déjà vulnérables. Alors c’est comme de taper sur la tête de quelqu’un qui est déjà à terre.

Denise Gagnon, directrice du Coin Alpha

Serge, Carole, Josée, Isabelle et Audrey espèrent tous pouvoir travailler, mais la quête d’un emploi n’est pas la seule chose qui les guide. « J’aimerais ça, écrire des lettres à mes enfants, leur dire comment ça va, mais pour ça, il faut apprendre des mots, à écrire, à lire », conclut Carole, dont les enfants n’habitent plus à Saint-Jérôme.

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