Cinquante ans après sa disparition, un majestueux lac salé situé entre l'Ouzbékistan et le Kazakhstan revit en partie. Retour sur une des pires catastrophes environnementales jamais causées par l'homme.

Raymond Saint-Pierre

  Un texte de Raymond Saint-Pierre

N'importe où ailleurs dans le monde la scène serait banale. Des pêcheurs prennent la mer chaque jour pour gagner leur vie. Mais dans le village de Tastoubek, au Kazakhstan, on assiste à un véritable miracle.

Dans ce qu'on appelle la petite mer d'Aral, l'eau est revenue et les villageois de Tastoubek ne cessent de s'en émerveiller.

Rustem Sectbenbetov a longtemps rêvé de ce retour de l'eau, qui avait disparu à la suite d'une décision prise pendant l'ère soviétique.

« Tout le monde est content », ajoute-t-il. « On doit même faire appel à des gens de l'extérieur pour nous donner un coup de main. »

C'est le cas de son frère Ibolat, qui a récemment perdu son emploi. « Je suis ici depuis deux mois. Il n'y a pas de travail ailleurs. Je pêche parce que je suis obligé, je suis marié et j'ai trois enfants à nourrir. La mer est devenue ma source de revenus et on est dans la nature, ça me plaît. »

Des épaves au beau milieu des champs

Ces villageois n'ont pas besoin d'aller bien loin pour se rappeler le long cauchemar qu'ils ont vécu. L'eau n'est revenue que dans une petite partie de la mer d'Aral.

À plusieurs endroits, au milieu de nulle part, on trouve des épaves de navires de pêche, des monuments qui rappellent à tous qu'il est possible de tuer une mer intérieure en à peine quelques décennies.

Mais ces douloureux souvenirs disparaissent progressivement, rongés par la rouille ou démontés pour récupérer le métal.

Une mer intérieure sacrifiée

Entre 1960 et 2000, la mer d'Aral avait déjà perdu 75 % de sa superficie. Ces images satellites, prises en 2001 et 2016, montrent son assèchement au cours des 15 dernières années.

On voit, sur des images de la NASA, comment le régime communiste a littéralement tué ce majestueux lac salé et ses abondantes ressources, en détournant l'eau des rivières qui l'alimentaient, dans les années 60, pour développer une culture intensive du coton. La protection de l'environnement n'était pas du tout une priorité à l'époque.

La mer d'Aral perdra 90 % de sa superficie. Le sol asséché sera couvert non seulement de sel, mais aussi de résidus de pesticides, dont le DDT, utilisé massivement dans la culture du coton. Les vents vont transporter ces poussières nocives partout dans cette région d'Asie centrale, où vivent 67 millions de personnes.

Il faudra attendre 2005 pour revoir l'eau. La Banque mondiale et le gouvernement du Kazakhstan ont investi l'équivalent d'une centaine de millions de dollars pour construire le barrage de Kokaral, long de 13 kilomètres. C'est ce qui a créé ce qu'on appelle la « petite mer d'Aral ».

Mais la mer n'est pas encore revenue jusque dans le port d'Aralsk, où des grues, rongées par la rouille, sont restées immobiles pendant des dizaines d'années. Des usines et des entrepôts tombent en ruine. Des témoins silencieux d'une ère où la ville et son port étaient prospères.

Zaurech Alimbekova, qui dirige la réserve naturelle de Barsakelmes, dans la région d'Aralsk, rêve de revoir l'eau dans ce port où elle se baignait quand elle était enfant. Mais elle ne se fait pas d'illusions, ce n'est pas demain qu'on rétablira complètement la mer d'Aral.

Plus d'articles

Commentaires