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La révolution du cannabis en Uruguay, deux ans plus tard

En décembre 2013, l'Uruguay a été le premier pays du monde à légaliser la production, la distribution et la consommation du cannabis dans le but d'en contrôler le marché de A à Z et de le soustraire au crime organisé. Voici l'état des lieux en 2015.

Un texte de Jean-Michel Leprince

Les autorités soulignent qu'il s'agit d'une expérience et appliquent la nouvelle loi progressivement et avec prudence.

En Uruguay, fumer est légal depuis 40 ans. Mais acheter ou vendre du cannabis pouvait vous envoyer en prison. Maintenant, les Uruguayens peuvent faire pousser jusqu'à six plants de cannabis par foyer ou en acheter jusqu'à 40 grammes par mois, par personne, dans un club ou une pharmacie, sous la supervision du gouvernement.

C'est encore aujourd'hui le seul pays à contrôler la production, la distribution et la consommation de la marijuana.

Pepe Mujica, père de la révolution du cannabis

Le père de cette révolution est José Mujica Cordano, surnommé « Pepe Mujica », homme de gauche, actuellement sénateur, qui vient de quitter la présidence de l'Uruguay.

La marijuana ne l'a jamais personnellement intéressé, mais sa démarche est partie de cette simple constatation : « Un détenu sur trois est en prison à cause de la drogue, pour trafic ou pour vol, pour de l'argent. C'est horrible », dit-il.

Il faut reconnaître qu'il y a un marché de la drogue qui est aujourd'hui entre les mains des narcotrafiquants, « ce qui est bien pire pour nous que la marijuana elle-même », explique-t-il.

L'Uruguay, petit pays ouvert et démocratique, a souffert comme d'autres régions d'Amérique latine des ravages du narcotrafic : violence, corruption, blanchiment d'argent. Il fallait détourner l'argent du marché noir - évalué à 30 millions de dollars par an - et le réinvestir en prévention.

Il y aurait 200 000 consommateurs réguliers de cannabis et 20 000 consommateurs problématiques dans ce pays de 3,3 millions d'habitants. Des proportions comparables à celles du Canada.

La présidence (à gauche), siège de la Junta nacional de drogas. Photo : ICI Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

La « Junta nacional de drogas », le Conseil national des drogues, relève de la présidence et doit veiller à l'application de la loi, qui est, pour les Uruguayens, une expérience avant tout.

Elle est dirigée par Milton Romani. « Il est nécessaire d'essayer d'autres choses, d'autres modèles, les soumettre à des débats, les évaluer pour voir s'ils sont plus efficaces tout en respectant les critères du droit et de la santé qui doivent être nos objectifs ultimes », estime le secrétaire général du Conseil national des drogues.

Couper l'herbe sous le pied des narcotrafiquants

C'est la Commission de transparence et d'éthique publique - indépendante - qui doit assurer le suivi scientifique de l'expérience uruguayenne et évaluer les dangers du cannabis. Elle est présidée par le Dr Luis Yarzabal.

Selon lui, la consommation de marijuana augmente depuis l'an 2000 et il n'y a pas eu un impact dans la première année sur la consommation de la marijuana.

Un comité spécial composé de médecins, de chimistes, de sociologues et de juristes est en contact avec une centaine de chercheurs internationaux, dont des Canadiens. Certains risques sont déjà connus : on a constaté des effets néfastes pour le système nerveux encore en formation d'adolescents.

La vente est donc interdite aux mineurs et déconseillée aux femmes enceintes. C'est aussi tolérance zéro pour tout le monde au volant et sur les lieux de travail. Comme pour l'alcool. Et comme pour le tabac, c'est interdit à l'intérieur des lieux publics.

Une campagne contre les drogues et alcools est déjà en cours.

La légalisation, pas si populaire

Encore aujourd'hui, la majorité des Uruguayens sont contre la loi, à commencer par les pharmaciens, à qui le gouvernement va demander d'en assurer aussi la distribution. Le successeur de Pepe Mujica et lui-même ancien président, le Dr Tabaré Vasquez, a longtemps hésité avant d'en autoriser la vente en pharmacie, mais s'y est résigné. Les pharmacies ont été choisies pour des raisons de sécurité.

Chaque consommateur devra s'enregistrer pour acheter ses 40 grammes mensuels, mais il pourra le faire en tout anonymat. Seules ses empreintes digitales prouveront son identité. Tout le monde n'aime pas ça, mais même les plus libertaires - comme le groupe Pro derechos-, y voit un mal nécessaire. Le contrôle est essentiel.

Les « clubs de cannabis » (en photo le club Sativa) sont de plus en plus nombreux en Uruguay. Photo : ICI Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Les étrangers n'ont pas le droit d'en acheter : il n'y aura donc pas de tourisme du pot en Uruguay, du moins pas massif. Mais les yeux du monde entier seront tournés vers l'expérience tentée par ce petit pays, alors que les Nations unies doivent revoir entièrement leur approche face aux drogues et au narcotrafic en 2016.

Pour Pepe Mujica, l'Uruguay est en train « d'essayer un nouveau chemin » et cette « expérience pourrait servir au reste de l'humanité », souligne-t-il.

Un petit pays où l'audace d'un président s'est imposée à une société très conservatrice et où la consommation du cannabis n'est pas encore vue d'un très bon oeil par tout le monde.

Même en Uruguay, des jeunes ont refusé de nous parler à la caméra de peur de se voir reconnaître par un éventuel employeur ou un parent. En plus du contrôle de l'État, l'usage du cannabis est encore fortement soumis au contrôle de la société.

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