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La révolution du hockey suédois : tout miser sur le plaisir des enfants

BILLET - « Il y a 15 ans, si j'avais dit aux amateurs de hockey suédois que nous allions disputer une finale ultra serrée contre le Canada au Championnat mondial junior, ils seraient probablement morts de rire. Au début des années 2000, rivaliser avec le Canada était pour nous un rêve », confie le secrétaire général de la Fédération suédoise de hockey sur glace (FSHG), Tommy Boustedt.

Un peu partout sur la planète hockey, autant dans la LNH qu’au sein des fédérations de hockey d’autres pays, les méthodes avant-gardistes de la FSHG suscitent énormément de discussions. Boustedt est bien placé pour en parler puisqu’il est l’un des grands responsables du formidable essor du hockey suédois.

« J’ai été entraîneur dans la Ligue d’élite suédoise de 1983 jusqu’en 2001. Cette année-là, la fédération m’a demandé de m’impliquer pour tenter de redresser les gros problèmes de développement auxquels nous faisions face au niveau junior. Nous ne développions pas suffisamment de bons joueurs et notre équipe nationale junior était franchement mauvaise. Ma première tâche consistait à revoir au complet le modèle de développement de notre hockey mineur », raconte Boustedt.

Au cours des 15 dernières années, notre interlocuteur a aussi été nommé directeur du développement pour l’ensemble de sa fédération, puis directeur des huit équipes nationales que chapeaute la FSHG.

Même de l’extérieur, il est difficile d’ignorer qu’il s’est passé quelque chose d’énorme au sein du hockey suédois. En 2000, les hockeyeurs de ce pays formaient 4,8 % des effectifs dans la LNH. Aujourd’hui, plus d’un joueur de la LNH sur 10 (10,2 %) a été formé en Suède. Et au cours des 10 dernières années, les équipes de la LNH ont repêché deux fois plus de Suédois (250) que de Russes (124) ou de Finlandais (118).

Pas mal pour une fédération relativement petite (un peu plus de 63 000 joueurs) comparée à celle du Québec, où l’on dénombre quelque 96 000 joueurs.

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Durant la première année du mandat de Boustedt, la FSHG s’est appliquée à colliger une immense quantité d’information sur le terrain. Que faisait-on de bien? Que pouvait-on améliorer? Quelle était la perception du hockey suédois à l’étranger?

« En 2002, nous avons organisé un Sommet sur le hockey qui a réuni à Stockholm 120 intervenants provenant de partout au pays : des entraîneurs, des administrateurs, des recruteurs de la LNH, des entraîneurs-formateurs et ainsi de suite. Et nous avons passé plusieurs jours à décortiquer l’information que nous avions reçue.

« Nous sommes ressortis de ce Sommet avec une liste de 100 tâches à accomplir pour créer un nouveau modèle de développement. C’est une grande fierté pour nous aujourd’hui que chacun de ces 100 mandats a été réussi », souligne Boustedt.

Ainsi, le hockey mineur suédois est devenu :

  • Plus inclusif que jamais. « Nous tenons à ce que tous les enfants se sentent bienvenus au sein de nos programmes de hockey. Au cours des premières années, il en coûte environ 200 $ pour disputer une saison de hockey. Nous prêtons même l’équipement aux enfants si nécessaire.

Depuis 2015, chaque année, 310 000 enfants ont reçu une invitation personnelle de la part de leur association de hockey mineur locale. Et la lettre d’invitation est traduite en six langues », explique le secrétaire général de la fédération.

  • La FSHG interdit à ses équipes de franchir de longues distances pour disputer des matchs jusqu’à ce que les joueurs atteignent l’âge de 13 ans. Avant cet âge, on se concentre sur la compétition locale, notamment afin de réduire les coûts pour les parents.

Les petits hockeyeurs suédois sont encouragés à pratiquer le plus grand nombre de sports possibles. « Nous ne voulons pas que les jeunes se spécialisent en hockey avant l’âge de 14 ou 15 ans. Plus le nombre de sports que les enfants pratiquent est élevé, plus leur base sera solide lorsqu’ils décideront de se spécialiser dans un sport en particulier. Si vous excellez dans plusieurs autres sports, vous serez meilleur au hockey, et réciproquement », explique Boustedt.

  • Avant l’âge de la puberté, tous les entraîneurs de la fédération mettent l’accent sur le développement des habiletés de base des jeunes, et principalement le patinage.

« Le maniement de bâton et les habiletés de passeur peuvent être développés à l’extérieur de la patinoire. Nos joueurs pratiquent le hockey-balle en gymnase et nous utilisons encore le programme de maniement de bâton que le père du hockey russe, Anatoli Tarasov, avait mis sur pied au début des années 1960 [qui enseigne notamment le maniement de bâton avec des balles de bois].

« Nous avons aménagé des infrastructures, des "corridors de tir", un peu partout au pays et nous avons même un programme de développement hors glace pour cette habileté de base.

« Le patinage est une science extrêmement complexe qui doit être transmise en très bas âge. C’est la clé du succès. C’est un peu comme les langues secondes : plus on les acquiert tard, plus c’est difficile. Je m’étonne encore, parfois, de constater que certaines grandes vedettes suédoises de la LNH patinent exactement avec le même style qu’ils avaient à l’âge de 8 ans. »

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Pour déclencher leur révolution, les Suédois ont créé 12 postes d’entraîneurs-formateurs (ou mentors). Chacun de ces entraîneurs régionaux supervise les associations de hockey mineur (les clubs) d’une région du pays.

« Au lieu de demander aux intervenants locaux de venir à nous pour améliorer la qualité de leur formation, nous avons décidé de nous rendre jusqu’à eux et de les côtoyer chaque jour sur le terrain. Ces entraîneurs assurent la formation des dirigeants des clubs (associations) et des entraîneurs de leur région. Ils organisent aussi des camps locaux pour parfaire le développement des joueurs.

« En plus, ces 12 entraîneurs nous permettent de répandre l’information à la grandeur du pays très rapidement et très efficacement.

« Si une nouvelle idée surgit aujourd’hui, nous pouvons rapidement organiser une conférence téléphonique avec nos 12 mentors. Et nous savons qu’en l’espace d’une semaine, toutes les associations du pays auront été clairement informées sur cette nouvelle méthode et qu’elle pourra être déployée sans délai. Ça nous rend extrêmement efficaces, et c’est très difficile à faire dans un grand pays comme le Canada ou les États-Unis », explique Tommy Boustedt.

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La priorité absolue du hockey suédois étant le développement des joueurs et le perfectionnement des entraîneurs (afin que les jeunes aient le goût de pratiquer le hockey plus longtemps), l’expérience des jeunes hockeyeurs de ce pays semble tout à fait différente de celle que vivent les petits Québécois et Canadiens.

Encore récemment, on apprenait au Québec une histoire ahurissante, voulant qu’une équipe pee-wee B de Blainville soit suspendue des séries éliminatoires et des championnats régionaux parce qu’elle gagne trop souvent. Et que dire des équipes où les parents grenouillent et attaquent l’intégrité des entraîneurs parce que leur équipe ne figure pas assez bien au classement.

En Suède, de telles choses ne pourraient survenir parce qu’avant que les joueurs atteignent les âges de 12-13 ans, il n’y a tout simplement pas de classement!

« Ça fait deux ans que cette politique est en vigueur en Suède. À notre avis, les enfants ne devraient pas avoir à se soucier de l’avenir lorsqu’ils pratiquent leur sport. Quand les enfants jouent en octobre, nous ne voulons pas qu’ils se soucient de ce qui se passera en mars.

« Si vous utilisez les classements, vous les projetez automatiquement vers le mois de mars. Ils peuvent regarder le classement, voir qu’ils sont parmi les derniers échelons et se dire que la saison est terminée qu’ils ne sont pas assez bons. Ça change leur rapport avec le hockey ainsi que celui des entraîneurs. »

Par ailleurs, les jeunes suédois disputent leurs matchs de hockey sur le sens de la largeur de la patinoire jusqu’à l’âge de... 10 ans! Chez nous, on est en train d’implanter cette pratique chez les novice (7-8 ans) et ça nécessite tout un changement de culture! Sur cette question, Hockey Canada a d’ailleurs fait face à une rébellion dans la région de Toronto l’automne dernier. Pourtant, des études scientifiques démontrent les réels avantages de cette pratique.

« À notre avis, la surface complète est beaucoup trop grande pour les enfants avant l’âge de 11 ans. Le fait de disputer nos matchs sur le sens de la largeur nous permet de faire jouer encore plus d’enfants en même temps. Et le plus important, c’est que les enfants trouvent ça pas mal plus amusant parce qu’ils ont plus de chances de marquer et qu’ils sont beaucoup plus engagés dans le jeu », explique Tommy Boustedt.

La recette semble fonctionner. Au cours des trois dernières années, le nombre de membres de la FSHG a augmenté de 36 % chez les enfants de 5 à 10 ans. Et le nombre de filles qui pratiquent le hockey dans ce pays a triplé.

À tous les niveaux, qu’ils soient débutants ou membres de l’équipe nationale junior, les Suédois semblent beaucoup s’amuser au hockey.

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