C'est la valse des négociations fédérales-provinciales sur la santé qui animait mardi matin les couloirs d'un hôtel du centre-ville de Toronto. Le seul problème c'est qu'on se croirait en 2003!

Emmanuelle Latraverse

  Une analyse d'Emmanuelle Latraverse

 

 

Un lobby d'hôtel à 7 h. Quelques caméras et une dizaine de journalistes café à la main. Des ministres, 15 ministres qui défilent un à un, certains dans l'indifférence la plus totale.

Puis un ministre du Québec qui rappelle au fédéral qu'il n'a pas à se mêler de la gestion des hôpitaux. Il est suivi de son collègue ontarien qui tente de faire la part des choses. Et enfin, passe la ministre de la Santé fédérale pour souligner que les milliards d'Ottawa doivent enfin entraîner du changement.

Chacun de ces personnages joue son rôle. Chacun affiche un léger sourire encourageant « pour faire baisser la tension ». Chacun se dit ouvert au dialogue. Chacun plaide avoir à coeur les intérêts des patients, ceux qui se morfondent sur une liste d'attente, ceux qui perdent leurs repères dans un lit d'hôpital alors qu'ils seraient bien mieux à la maison avec une aide adéquate, ceux qui souffrent au lieu d'avoir accès à des soins palliatifs de qualité, et tous ceux qui sont confrontés à leurs démons faute de service en santé mentale.

Retour à la case départ

« Si vous avez l'impression qu'on est un peu à la case départ pour ces travaux, là vous avez raison », estime Gaétan Barrette, ministre de la Santé du Québec.

Certes, les arguments invoqués ont évolué depuis l'ère Chrétien-Martin. Les provinces ne blâment plus les compressions d'Ottawa qui a « équilibré son budget sur leur dos ». En 2016, on invoque le vieillissement de la population.

Mais la dynamique fondamentale demeure la même, tout comme la guerre de chiffres.

Comme dans « l'bon vieux temps », il est par moments impossible de s'y retrouver. Les arguments à coup de compressions de 60 milliards sur 10 ans des uns, face à la promesse d'une hausse de financement de 19 milliards de dollars sur cinq ans du fédéral semblent tout aussi irréconciliables et franchement incompréhensibles que par le passé pour le commun des mortels.

C'est ainsi qu'en 2016, tout comme en au début des années 2000, les provinces réclament une bonification des transferts, Ottawa veut imposer ses conditions.

Au « ici l'agresseur c'est Ottawa » du ministre Barrette, la ministre fédérale Jane Philpott répond que « le gouvernement fédéral a une responsabilité en matière de santé ».

Hantés par l'accord de Paul Martin

Au coeur de cette nouvelle guerre de chiffres, le précédent créé par « l'accord historique » qu'avait signé Paul Martin avec ses homologues provinciaux en 2004.

L'accord prévoyait une hausse des transferts fédéraux de 6 % par année. En 2011, Stephen Harper a simplement reporté la formule sans négociations en ajoutant qu'à partir de 2017, la hausse des transferts serait plafonnée à 3 % par an.

Pendant que la ministre Philpott s'évertue à répéter que les transferts vont continuer à augmenter, les provinces martèlent qu'une hausse moins importante que dans le passé équivaut à une baisse de financement.

Voilà pour la rhétorique politique. Mais celle-ci masque un différend bien plus profond.

Ottawa est convaincu que les milliards dépensés depuis 12 ans n'ont pas acheté les réformes promises et anticipées à l'époque.

Un exemple : au Québec, cette hausse des transferts depuis 2004 représente 4 milliards de dollars. C'est à toutes fins utiles le même montant que les 3,7 milliards qui ont financé les hausses de salaire des médecins dans la province pour la même période.

Le ministre Barrette a beau plaider qu'il s'agit là d'un rattrapage salarial qui était nécessaire, difficile de ne pas conclure qu'en fin de compte les transferts fédéraux n'ont pas entre autres servi à payer plus pour faire la même chose.

Mais Ottawa a-t-il vraiment des leçons à donner aux provinces quand il ne réussit toujours pas à financer 25 % des coûts du système de santé, tel que l'avait pourtant recommandé la Commission sur l'avenir des soins de santé au Canada menée par Roy Romanow en 2002? Le fédéral a-t-il vraiment l'autorité morale de dicter les réformes en santé quand il s'apprête à réduire sa part du financement du système?

La carotte de 3 milliards de dollars

L'ironie de tout ce débat, c'est qu'Ottawa et les provinces s'entendent sur le virage que doit prendre le système de santé. Tous veulent investir dans les soins à domicile, les soins palliatifs, la santé mentale.

Les libéraux ont même promis 3 milliards de dollars sur trois ans pour financer ce nouveau chantier. Mais c'est là que le bât blesse. Ces trois milliards, Ottawa ne veut pas en perdre la trace dans l'immense Transfert canadien en matière de santé.

Le message est clair. Le gouvernement Trudeau ne veut pas répéter l'erreur de Paul Martin en 2004. Pas question de donner l'argent avant de régler les détails.

Surréel cette guerre de juridiction sur qui a le dernier mot? Pas pour le ministre Gaétan Barrette.

« Il y a des principes de juridiction qui sont fondamentaux dans nos relations avec le fédéral et ces principes-là nous ne pouvons pas et nous n'allons pas les renier », a-t-il affirmé.  

Voilà. C'est ainsi que les deux jours de rencontres sur la santé laissent une nette impression de déjà-vu.

Comme dans le passé, un compromis sera très certainement négocié au cours des prochains mois pour permettre aux provinces d'obtenir le financement attendu d'Ottawa tout en permettant au gouvernement libéral de crier victoire pour les patients canadiens.

Peu importe le montant, peu importe la formule de financement ou la longueur du communiqué, les Canadiens, épuisés par la rhétorique et la guerre de chiffres, ne pourront que se croiser les doigts et espérer que cette fois-ci serait la bonne.

Comme quoi plus ça change, plus c'est pareil. Sauf que ça ne fait pas très 2016!

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