Retour

La tolérance au risque des supervedettes de la LNH

Depuis leur arrivée dans la LNH en 2005, la plupart des amateurs de hockey s'amusent à comparer les performances d'Alex Ovechkin et de Sidney Crosby. Toutefois, très peu de gens s'attardent à la manière dont les deux mégavedettes de la LNH mènent leurs affaires.

Depuis jeudi dernier, Crosby et Ovechkin sont les deux seuls joueurs de leur génération à avoir remporté la Coupe Stanley, le trophée Conn-Smythe, le trophée Hart, le trophée Maurice-Richard (meilleur buteur de la LNH) et le trophée Art-Ross (plus haut total de points au cours d’une saison). Les autres joueurs appartenant à ce club très sélect sont Jean Béliveau, Guy Lafleur, Wayne Gretzky et Mario Lemieux.

Les cas de Crosby et Ovechkin sont particulièrement intéressants parce qu’ils ont fait leur entrée dans la LNH la même année, après un lock-out d’une saison, alors que pour la première fois, un système de plafond salarial limitait les salaires pouvant être versés aux joueurs.

Du point de vue des affaires, les carrières des deux attaquants vedettes ont toutefois été menées de manière complètement différente.

***

Il y a plusieurs années, j’avais eu la chance de me retrouver aux côtés du plus puissant agent du baseball majeur, Scott Boras, lors d’un souper à Los Angeles.

Si vous évoquez le nom d’un des plus hauts salariés de la MLB, il y a de fortes chances qu’il soit un client de Scott Boras, qui a déjà été présenté par la revue Baseball America comme l’homme le plus influent des 25 dernières années dans le baseball majeur.

Boras a réussi à rendre ses clients aussi riches en embauchant les meilleurs statisticiens disponibles et, surtout, en expliquant à ses clients que la tolérance au risque s’avère - de très loin - la route la plus payante dans le sport professionnel. Lors de ce fameux souper, Boras avait expliqué en long et en large que la décision revient toujours aux athlètes, mais que, de façon générale, il vaut toujours mieux éviter les contrats à long terme. Et dans un monde idéal, il ne faut pas craindre de tester le marché de l’autonomie. Les longues ententes, plaidait-il, sont plus sécurisantes sauf qu’elles forcent les joueurs à laisser beaucoup d’argent sur la table.

Au milieu des années 2000, Boras estimait que sur une carrière complète, il pouvait y avoir un écart de 50 millions entre un baseballeur tolérant au risque (et disposé à signer plusieurs contrats à court ou moyen terme) et un autre athlète de même niveau optant pour la sécurité d’une entente à long terme. On parle ici de sommes considérables.

Pour cette raison, depuis ce jour de janvier 2008 où Alex Ovechkin a choisi de signer un contrat de 13 ans d’une valeur totale de 124 millions avec les Capitals de Washington, je me suis toujours intéressé de près aux décisions d’affaires prises par le Russe et son éternel rival canadien.

***

En 2008, le contrat de 13 ans (124 millions) d’Ovechkin avait été négocié par nulle autre que sa... mère. Tatyana Ovechkin, qui portait le numéro 8 durant sa carrière, est une ex-vedette de l’équipe de basketball olympique d’URSS et elle était à l’époque présidente du club de basket féminin du Dynamo de Moscou. Quatorze mois avant cette négociation cruciale, Ovechkin avait congédié l’influent agent canadien Don Meehan.

En 2008, cette entente avait été décriée tant du côté des agents que de celui des gestionnaires du sport professionnel. En avril dernier, alors qu’Ovechkin disputait son 1000e match dans la LNH, le propriétaire des Capitals, Ted Leonsis, se souvenait en riant d’avoir reçu un appel du commissaire de la NBA, David Stern, lui annonçant gravement qu’il allait « regretter ce contrat toute sa vie ».

En racontant cette anecdote à NHL.com, Leonsis se félicitait d’avoir vu le temps jouer en sa faveur. Il regrettait même de ne pas avoir mis Ovechkin sous contrat pour 15 ans. De façon générale, la plupart des contrats à long terme se sont toutefois avérés catastrophiques pour les propriétaires de la LNH. Si bien, que Gary Bettman a exigé que la durée des contrats des joueurs soit limitée à 8 ans lors de la négociation (et du lock-out) de 2012.

De leur côté, les agents que j’avais interrogés en 2008 estimaient que, même s’il s’agissait du plus gros contrat de l’histoire de la LNH, Ovechkin allait laisser une somme considérable sur la table. Certains s’inquiétaient aussi du fait qu’une clause de non-échange (limitée à 10 équipes) n’entrait en vigueur qu’à l’âge de 29 ans, ce qui privait l’attaquant russe d’un précieux contrôle sur sa destinée, advenant que les choses tournent mal à Washington.

Après avoir empoché 11,5 millions à ses trois premières saisons dans la LNH (la convention collective limite grandement les salaires des plus jeunes joueurs), Ovechkin a donc signé, à 23 ans, cette fameuse entente de 124 millions. Il aura 36 ans quand elle se terminera (en 2022) et ses gains totaux se chiffreront alors à 135,5 millions.

***

La même année où Ovechkin a signé sa longue entente, Sidney Crosby s’est montré un peu plus patient.

Après avoir écoulé son contrat d’entrée dans la LNH (3 ans, 11,1 millions), Sid the Kid et son agent Pat Brisson ont opté pour une entente de 5 ans (43,5 millions) qui permettait aux Penguins d’acheter une seule année d’autonomie.

À 26 ans, Crosby a ensuite paraphé une entente de 12 ans d’une valeur totale de 104,4 millions avec les Penguins. Bien que les trois dernières années de ce long contrat ne lui rapporteront que trois millions par saison, le capitaine des Penguins aura empoché des gains totaux de 159 millions lorsqu’il atteindra l’âge de 37 ans.

Dans un univers où les salaires sont plafonnés, en se montrant légèrement plus patient, Crosby a donc réussi (jusqu'ici) à soutirer du système 23,5 millions de plus qu’Ovechkin. En comparant strictement les performances individuelles des deux athlètes, Ovechkin a pourtant inscrit 196 buts de plus que Crosby (607 contre 411) et récolté 8 points de plus que Crosby (1122 contre 1116) en saison régulière depuis 2005.

***

Au bout du compte, on s’entend, ni Ovechkin ni Crosby n’auront de difficulté à payer leur loyer ou l’épicerie au cours de leur vie. Aucun des deux ne fait pitié. Et les 23,5 millions supplémentaires encaissés par Crosby ne le rendront pas nécessairement plus heureux.

Ce n’est toutefois pas le propos discuté ici.

Alex Ovechkin deviendra un jour le seul joueur de son époque (et l’un des sept joueurs dans toute l’histoire du hockey) à franchir la marque des 700 buts en carrière. Et parce qu’il aura opté pour la sécurité d’un contrat à très long terme, il aura quand même laissé près de 23,5 millions de dollars dans le tiroir de Ted Leonsis.

La nature des deux sports fait évidemment en sorte qu’il est beaucoup plus facile pour un baseballeur de tolérer les risques de blessure que pour un hockeyeur. Cela dit, dans la LNH, seules les supervedettes se font offrir les contrats les plus longs. Et, ironiquement, ça fait probablement en sorte que leurs salaires évoluent à un rythme inférieur à celui du plafond salarial.

Depuis 2005-2006, la rémunération des cinq plus hauts salariés de la LNH a augmenté de 74 %, alors que la limite du plafond salarial a connu une croissance de 92,3 %.

Plus d'articles

Vidéo du jour


Légalisation du cannabis: 6 choses essentielles à savoir