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La très ennuyante relation commerciale entre le Canada et les États-Unis

Donald Trump est un homme d'action qui ne craint pas le scandale, qui parle de catastrophes; il est spectaculaire, l'inattendu est sa force, il incarne l'inacceptable pour plusieurs... Et, donc, entre vous et moi, sincèrement, il aura du mal à se passionner pour le conflit du bois d'oeuvre ou celui de la gestion de l'offre.

Une analyse de Gérald Fillion

La relation commerciale entre le Canada et les États-Unis est faite de bons sentiments, d'une amitié indéfectible, normale, nécessaire, on est si près l'un de l'autre malgré les épisodes plus ou moins agréables qu'on peut vivre à la douane. On a beau chercher, Donald Trump ne trouvera pas grand-chose pour s’insurger et tenir le Canada en joue.

Non, les États-Unis n’ont pas perdu des millions d’emplois au profit de l’Ontario, du Québec ou de la Colombie-Britannique. À part Burger King qui a choisi de s’installer au Canada en achetant Tim Horton pour profiter du faible niveau d’impôt, Donald Trump aura du mal à trouver une entreprise qui a décidé de faire un pied de nez aux États-Unis et tourner le dos à la patrie pour choisir Sarnia ou Beauport.

Au contraire, on voit bien plus souvent des usines de biscuits ou de produits électroniques mettre des milliers d’employés à la porte au Québec pour accepter les dizaines de millions de dollars en subventions octroyées par les gouvernements aux États-Unis pour ouvrir de nouvelles usines et créer des emplois.

Oui, il y a des frictions, sur le boeuf, le lait, le bois d'oeuvre, oui, il y a des lois de part et d'autre qui sont jugées protectionnistes. Mais, l'histoire de la relation commerciale entre les deux pays est parfaite pour endormir les enfants. Et rien dans cette relation ne viendra exciter particulièrement le nouveau président des États-Unis.

Une amitié de 751 milliards de dollars

Les liens commerciaux sur les marchandises entre le Canada et les États-Unis se sont élevés à 751 milliards de dollars en 2016 - 392 milliards en exportations et 359 milliards en importations. Ainsi, nous avons un surplus commercial de 33 milliards de dollars avec les États-Unis, soit en moyenne près de 3 milliards par mois.

En excluant l’énergie toutefois, nous sommes en déficit commercial avec les États-Unis d’au moins 5 milliards de dollars par mois. Ainsi, quand Sarah Palin ne regarde pas la Russie par la fenêtre de sa cuisine, mais le Canada par la fenêtre de sa chambre à coucher, elle aperçoit un pays avec qui, en excluant l’énergie, les États-Unis entretiennent un surplus commercial.

Ce sont 9 millions d’Américains qui ont des emplois liés au commerce avec le Canada et 35 États qui comptent notre pays comme étant leur premier partenaire commercial. Beaucoup de gens ont déjà expliqué ces choses à Donald Trump et à son équipe. Comme l’a dit Bill Morneau, le ministre des Finances, le Canada achète davantage de produits américains que tous les pays d’Europe réunis.

En ajoutant les services, les liens commerciaux atteignent 880 milliards de dollars. Et il faut savoir que 25 % de ce que les Américains importent du Canada, ce sont des produits américains, qui ont déjà franchi la frontière une première fois.

Vous dormez? Il n’y a pas d’histoire.

Attendez-vous à tout sauf à un scandale entre le Canada et les États-Unis. Donald Trump ne trouvera rien, sur le plan commercial en tous cas, dans sa relation avec le Canada pour casser un vase dans le bureau ovale ou pour écrire un tweet fielleux.

Mais...

Cela dit, il n'y a rien de plus pervers qu'un coup de Jarnac, par définition inattendu et désagréable. Et c'est pour ça que l'essentiel du travail des ministres économiques du gouvernement Trudeau est tourné, ces jours-ci, vers la relation commerciale avec les États-Unis. On ne peut rien laisser au hasard parce que tout est possible.

Une petite taxe à la frontière, une hausse du contenu américain sur un projet, un avantage fiscal à une industrie ou une entreprise aux États-Unis, un règlement qui paraît anodin mais qui exclut des entreprises canadiennes d’un appel d’offres, tout est possible. Les États-Unis ont le gros bout du bâton et le Canada aura besoin de tous ses experts pour négocier, vérifier, protéger les acquis et développer de nouvelles possibilités.

Ce n’est pas Donald Trump qui va tempêter sur le sujet à Washington. Ce sont les avocats, les négociateurs, qui vont déplacer des virgules et repousser les limites là où les Américains savent qu’ils ont clairement l’avantage.

Près de la moitié de nos exportations se concentrent dans le transport, l’énergie et l’ensemble des produits minéraux. Le Canada est vulnérable dans ces secteurs puisque son marché est très dépendant des États-Unis. L’essentiel de notre pétrole exporté est destiné aux États-Unis, pour ne pas dire prisonnier du marché américain. Et les fabricants d’autos, mis à part Toyota, qui produisent des autos en Ontario, sont des groupes américains avec leur siège social au Michigan.

Il faut aussi savoir que des notes de breffage ont été remises il y a quelques semaines à Donald Trump et son équipe, sur des enjeux commerciaux internationaux qui irritent les Américains. Sur 17 enjeux, 4 touchent le Canada :

  • la gestion de l’offre sur les produits laitiers, un marché évalué à 200 millions $: des tarifs de 245 % sont imposés sur les fromages et de 298 % sur le beurre lorsque les Américains dépassent un certain niveau d’exportations au Canada;
  • le bois d’oeuvre : 5 plaintes ont été déposées par l’industrie américaine en 35 ans contre les prétendues subventions canadiennes aux producteurs;
  • conflit entre les deux pays sur les appellations d’origine sur le boeuf et le porc;
  • négociation d’un accord à 23 pays sur les échanges de services (télécommunications, finances, informatiques, services de vente au détail, services de transport, de livraison express, services environnementaux, énergétiques, professionnels)

Ce qui dérange aussi l’administration américaine, c’est :

  • l’impossibilité pour un géant comme AT&T d’acheter Bell, Rogers, Telus, Quebecor;
  • les taxes que les Canadiens doivent payer sur les bouteilles d'alcool et de vin qu'ils rapportent des États-Unis;
  • l’aide à l’aéronautique, surtout à Bombardier, que les Américains disent surveiller de près ;
  • les frais de douane que les Canadiens doivent payer lorsqu'ils achètent des produits en ligne valant plus de 20 $, alors que cette limite est de 800 $ pour les Américains.

Le Canada n’a pas grand-chose à gagner dans cette négociation, mais il est peu probable que le président Trump se sente investi du désir de remettre les compteurs à zéro avec son voisin du nord.

Il y a fort à parier qu’il va s’assurer d’entretenir un lien cordial avec Justin Trudeau et qu’il va rester concentré, finalement, sur le Mexique, l’Allemagne, la Chine, la Russie.

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