« Le Sénat a pris une décision qui entre dans l'histoire des grandes injustices. Il a commis un coup d'État parlementaire », a dénoncé l'ancienne présidente du Brésil, Dilma Rousseff, réaffirmant son « innocence » devant ses partisans à sa sortie (définitive) du palais Alvarada (aurore), résidence officielle des présidents brésiliens.

Un texte de Jean-Michel Leprince

Décision historique que celle du Sénat brésilien, qui met un terme prématuré à la carrière de la première femme présidente du Brésil. Elle montre aussi avec quelle brutalité les politiciens brésiliens traitent leurs présidents quand ils ont cessé de les trouver utiles. Depuis la fin de la dictature, la jeune démocratie brésilienne a élu quatre présidents : Fernando Collor de Melo (1989-1992), Fernando Henrique Cardoso (1995-2003), Ignacio « Lula » da Silva (2003-2011) et Dilma Rousseff (2011-2016) (les autres ont été des intérimaires non élus).

Sur les quatre, deux n'ont pas fini leur mandat. Collor de Melo a démissionné juste avant que le Sénat le destitue. Rousseff n'a pas démissionné, elle a affronté le Sénat jusqu'au bout. Il faut signaler aussi que Lula, dans l'opposition, a aussi tenté de faire destituer le président Fernando Henrique Cardoso, mais sans succès.

Le Brésil, malade de sa politique

Lourd malaise à Brasilia, surtout quand on sait que 60 % des parlementaires ont des démêlés avec la justice : corruption, fraude électorale, financement illégal de campagne électorale, homicide, esclavagisme, etc.

Faire de la politique est perçu par beaucoup de Brésiliens comme un moyen de s'enrichir avant de servir les électeurs.

Le clown Tiririca s'est fait élire député dans l'État de Sao Paulo en 2010 avec cette question posée aux électeurs : « Vous ne savez pas ce que fabrique un député? Moi non plus! Alors, élisez-moi à Brasilia et je vous raconte tout ça ». Et encore : « Mieux vaut un politicien habillé en clown que des clowns déguisés en politiciens. »

L'Opération Lava Jato qui enquête sur le scandale de corruption de la Petrobras a fait mettre en prison de puissants hommes d'affaires et des politiciens de plusieurs partis. Le plus touché, le Parti des travailleurs de Dilma Rousseff et Lula. Depuis 2003 une ristourne sur chaque contrat de construction de la Petrobras était versée systématiquement vers les partis politiques membres de la coalition (PT, PMDB, PP, PSB), les poches de politiciens et d'intermédiaires. Lava Jato n'a pas fini de faire des ravages dans les rangs des politiciens. Lula a lui-même été inculpé de corruption.

Le départ de Dilma Rousseff met un terme brutal à 13 ans de gouvernement du Parti des travailleurs. Pouvoir conquis par Lula en 2003 après quatre tentatives infructueuses.

Une longue page d'histoire marquée par le « miracle brésilien » des années 2000, le programme Bolsa Familia, 29 millions de citoyens sortis de la pauvreté. Pour continuer ses conquêtes sociales, le PT devait se maintenir au pouvoir. Mais à quel prix? Celui de la corruption? L'état de l'économie - récession avec un sixième trimestre de suite de baisse du PIB, a fait le reste. Mme Rousseff, politicienne plutôt rigide et maladroite, a payé pour tout ça. Et elle paie plus que les autres. Qu'adviendra-t-il du PT?

Des institutions qui fonctionnent

Les optimistes vous diront que Lava Jato, la justice et la police fédérale sont des institutions qui fonctionnent. Que ce sont les vrais piliers, indépendants, fiers de leur travail, de la jeune démocratie brésilienne. Pourvu que les politiciens ne touchent pas à cette indépendance. Dilma Rousseff a accusé ses adversaires de la harceler pour la persuader de mettre un terme à Lava Jato qui touche plusieurs d'entre eux. Des conversations téléphoniques habilement dévoilées ont mis un terme à quelques velléités de membres du nouveau cabinet Temer.

L'ex-vice-président Michel Temer, 76 ans, d'une famille d'origine libanaise, passe pour un conciliateur. Au pouvoir réel depuis le mois de mai, assermenté par le Congrès après la destitution de Dilma Rousseff, il reste très impopulaire. Pourra-t-il relancer l'économie? Et la justice lui laissera-t-il le temps de finir son mandat [31 décembre 2018, élections en octobre 2018]? Car il est soupçonné de financement illégal de sa campagne électorale de 2014. Tout peut arriver à présent en politique au Brésil.

Dilma Rousseff a évité, contre toute attente, à la perte de ses droits politiques, de se présenter à des charges publiques. À défaut d'atteindre la majorité des deux tiers sur le deuxième vote, les sénateurs lui ont laissé la possibilité de continuer à faire de la politique, de se présenter à des élections, sauf celle de présidente (limitée à deux candidatures consécutives).

« Nous reviendrons, a-t-elle dit à ses partisans en quittant le palais Alvorada, pour former une opposition féroce au « gouvernement putschiste ».

Son avocat et ministre de la justice, José Eduardo Cardoso, a dit aux sénateurs avant le vote : « C'est l'histoire qui acquittera Dilma Rousseff », reprenant la phrase célèbre du jeune Fidel Castro à son procès après l'assaut manqué de la caserne Moncada en 1953 :

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