Pour devenir propriétaire à Toronto, il faut avoir les reins (et le cœur) solides. Les prix continuent d'atteindre des sommets inégalés, et il y a de moins en moins de maisons à vendre sur le marché. Cette surchauffe a d'ailleurs poussé l'Ontario à agir afin de protéger l'accès à la propriété.

Un texte de Christian Noël

Invariablement, les acheteurs qui réussissent passent par une gamme d'émotions en cinq étapes : incertitude, frustration, déprime, persévérance et soulagement. Ces montagnes russes ne sont pas étrangères à Jean-Pierre Kik et Julie Clermont, qui souhaitent déménager toute la famille de Montréal à Toronto.

« On savait que c’était plus cher qu’à Montréal, mais c’est encore plus que ce à quoi on s’attendait », reconnaît Julie.

« À un moment donné, renchérit Julie, tu ne sais plus à quel montant tu dois faire l’offre pour gagner la bataille. »

Le couple affirme qu’après quelques offres infructueuses, il était un peu déprimé, incrédule. « On se demandait où on s’en allait avec ça. Mais il faut laisser les émotions de côté », philosophe Jean-Pierre.

Au moins 1 million pour une maison

À Toronto, ce sont les vendeurs qui ont le gros bout du bâton. Le prix moyen d’une maison unifamiliale dans la Ville Reine atteint des records : 1,5 million en mars.

Ce qui était avant une anomalie semble maintenant devenir la norme. Il y a 10 ans, une infime proportion de maisons torontoises se vendaient à plus de 1 million. Aujourd’hui, c’est 1 maison sur 4, soit 25 %.

Investisseurs étrangers

En mars, le prix des maisons a augmenté de 33 % par rapport à l’année précédente, en partie en raison de l’afflux d’investisseurs étrangers, signale l’agente immobilière Martine Rivard.

« Avant, on ne voyait pas ça, des guerres de prix pour les condos, confie l’agente immobilière. Maintenant, c’est fréquent. Il y a même parfois des guerres de prix pour louer des appartements. »

Depuis que la Colombie-Britannique a adopté une taxe de 15 % l’été dernier pour limiter la spéculation par les investisseurs étrangers à Vancouver, ces investisseurs se sont tournés vers Toronto, signale l’agente immobilière.

« Quand tu pars avec une mentalité des prix de Vancouver, et que t'arrives à Toronto, tu dis : "Wow! Ce n'est pas cher ici!" », raconte Martine Rivard. Alors c'est facile de faire monter les prix, parce que tu es habitué aux prix de Vancouver. »

L’Ontario s’attaque au problème

Dans l'espoir de refroidir la spéculation immobilière, l'Ontario vient d'annoncer une série de nouvelles mesures, y compris sa propre taxe de 15 % sur les investisseurs étrangers, comme à Vancouver. La surcharge s'applique aux propriétés non seulement à Toronto, mais aussi à l'intérieur d'un vaste territoire dans le sud de l'Ontario.

L'Ontario permettra aussi aux villes d'imposer une taxe sur les logements vacants afin d’augmenter le nombre de propriétés sur le marché. Il sera interdit aux spéculateurs d’acheter des logements avant la construction dans le but de les revendre à profit. De plus, le code de conduite des agents immobiliers sera également révisé.

Certains se demandent si ces mesures auront un véritable impact. Par exemple, la taxe de 15 % sur les investisseurs étrangers va peut-être réduire un peu les prix et aider les acheteurs, croit l’agente immobilière Martine Rivard, mais elle doute que cela réduise l’ardeur des spéculateurs.

La surchauffe immobilière à Toronto met de la pression sur les acheteurs qui se cherchent une première maison, mais aussi sur les familles torontoises qui aimeraient avoir un plus grand chez-soi.

« Notre génération doit mettre une croix là-dessus »

Le petit Levi, 3 ans, court partout dans la maison, monte sur une chaise, saute sur son lit comme s’il plongeait dans une piscine. « Il y a des requins sur mon couvre-lit », montre-t-il fièrement. Sa soeur de 18 mois, Eva, le suit partout et essaie de l’imiter. Sa mère l’attrape alors que la bambine essaie d’escalader une chaise berçante.

« Ils ont beaucoup d’énergie, ça nous garde occupés », lance en riant la mère, Julie Junkin. Parfois, la famille se sent à l’étroit dans sa petite maison torontoise. Et bientôt, ils auront besoin d’encore plus d’espace. Ils attendent leur troisième enfant.

Les Junkin ne sont pas les seuls dans cette situation, ce qui fait qu’à Toronto le marché de la rénovation bouillonne, tandis que le nombre de maisons à vendre diminue. En février, il y a eu 12 % moins de mises en vente comparativement au même mois l’an dernier.

« Les générations précédentes pouvaient déménager dans une deuxième ou une troisième maison quand leur famille grandissait, constate Isaac. Mais notre génération doit mettre une croix là-dessus. »

« Si on ne déménage pas, ajoute Julie, ça ne libère pas notre maison pour ceux qui sont à la recherche d'une première propriété. Ça devient un cercle vicieux. »

Faire des compromis

Jean-Pierre Kik et Julie Clermont jouent du ruban à mesurer dans un sous-sol, en périphérie du centre-ville de Toronto. Ils ont finalement signé une offre d'achat.

Une maison détachée, en pierre grise, quatre chambres à coucher, salon, cuisinette, foyer au gaz. À 40 minutes du centre-ville, près du transport en commun. Le type de maison qui se vend facilement autour d'un million de dollars en l'espace de quelques jours.

« Notre limite de départ n’était pas la même qu’au final, admet Jean-Pierre. Au départ, on n’était pas réalistes. On visitait des quartiers plus loin, on pensait avoir quelque chose de raisonnable, mais non. »

« On a dû faire des compromis, explique Julie. On s’est rapprochés du centre-ville. On savait que ça allait augmenter le prix, mais on se rapprochait du métro, pour économiser sur le transport. »

Jean-Pierre et Julie, à force de compromis, ont trouvé un équilibre entre leurs moyens financiers et les besoins de leur famille. Mais pour plusieurs autres, le rêve d'être propriétaire à Toronto devient de plus en plus inaccessible.

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