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Le cinéma africain à la conquête du marché nord-américain

Après Bollywood, voici Nollywood. L'industrie du cinéma du Nigeria, en pleine croissance, est maintenant la deuxième du monde sur le plan de la productivité. Elle dépasse même Hollywood pour le nombre de films réalisés chaque année.

Un texte de Christian Noël

Mais aujourd'hui, Nollywood se sent à l'étroit sur le continent africain et cherche à percer la scène nord-américaine, en se servant du Canada et du Festival international du film de Toronto comme porte d'entrée.

« L'Afrique, c'est plus que Tarzan, les safaris et la famine », dit la réalisatrice Kemi Adetiba, dont les yeux brillent comme des charbons ardents quand elle parle de son cinéma. « Nous avons aussi des histoires d'amour, de sexe, de complot politique, des sujets universels que nous voulons raconter au monde entier. Pas avec des yeux d'Occidentaux, mais des yeux d'Africains. »

Le Nigeria a une culture et un « star-système » bien à lui. Son bassin de public fidèle s'étend dans toute l'Afrique, les Caraïbes, et la diaspora africaine, sur tous les continents.

Mais Nollywood vit présentement une crise de croissance. Malgré les milliers de films produits par année, le Nigeria ne compte qu'une centaine de salles de cinéma, pour un pays de 187 millions d'habitants. Résultat : le marché noir de films piratés est omniprésent. Nollywood souhaite donc sortir de ce carcan, et vise maintenant le lucratif marché du cinéma nord-américain.

Conquérir l'Amérique

« Hollywood est à l'écoute et nous surveille de près », assure la réalisatrice nigériane Omoni Oboli. « Nollywood, c'est un immense marché, avec un public fidèle. C'est une occasion d'affaires en or pour l'industrie du cinéma. »

Le Festival international du film de Toronto (TIFF) braque cette année les projecteurs sur l'industrie du cinéma du Nigeria, avec huit longs métrages. En plus de la visibilité accrue de leurs productions, les joueurs de Nollywood espèrent aussi faire bonne impression en coulisses, avec les représentants de l'industrie du cinéma.

« Notre prochain défi, c'est de se faire respecter partout dans le monde comme une industrie forte et professionnelle », affirme l'actrice et animatrice Zainab Balogun. « [Le] TIFF nous donne une opportunité en or. Ça va sûrement attirer des investissements et favoriser l'échange de talents. Peut-être qu'un jour un réalisateur va se dire : "Hey! Pourquoi ne pas embaucher une actrice du Nigeria?" »

« Nous allons peut-être trouver un acheteur et nous lancer à l'assaut des marchés internationaux, qui sait », espère la réalisatrice Kemi Adetiba. « D'ici 10 ans, j'espère non seulement raconter des histoires africaines, mais des histoires universelles, pour rejoindre les émotions des spectateurs peu importe leur origine. »

« Des ententes ont déjà été signées en marge du TIFF », confirme le directeur artistique du festival, Cameron Bailey. « Au moins deux des huit films que nous avons invités ont maintenant un agent international qui va les représenter dans les autres festivals et les aider à trouver des distributeurs partout dans le monde. Et Netflix aussi est de la partie. La compagnie a acheté les droits de plusieurs films nigérians parce qu'elle reconnaît qu'il y a un intérêt pour une bonne partie de ses consommateurs. »

Le réalisateur Uduac-Obong Patrick, lui, rêve de partenariats internationaux. « Vous voyez ce que Nollywood produit avec de petits budgets? Imaginez avec de grands budgets! Si des partenaires canadiens ou américains s'associaient à nous en coproduction, par exemple. »

La naissance de Nollywood

« Au début, Nollywood n'avait rien à voir avec l'expression artistique », explique le réalisateur Uduac-Obong Patrick. « C'était une question de divertissement et d'argent. Durant les coups d'État des années 90, les cinémas étaient fermés, la télé ne fonctionnait que le soir. Les gens s'ennuyaient. Alors quelqu'un s'est dit : "Je vais faire un film maison et le vendre sur cassette VHS. »

« Quand j'étais jeune, à Lagos, les films étaient tellement longs, ça tenait sur cinq ou six cassettes », se souvient Zainab Balogun. « Quand on terminait la troisième partie, on se ruait au magasin pour louer la suivante, ou on l'échangeait avec nos voisins. Le quartier en entier s'agglutinait autour d'un seul téléviseur pour regarder ces films. »

Au début, Nollywood faisait surtout dans l'action ou la comédie, avec des histoires simples et des personnages unidimensionnels. Mais les goûts du public et les désirs des artistes ont évolué.

« Les cinéastes nigérians commencent à repousser les frontières », indique l'actrice et réalisatrice Judith Auda. « Ils veulent aborder des sujets controversés, sur l'histoire ou la politique, des sujets normalement tabous. Des films comme 93 Jours [sur la crise de l'Ebola] ou 76 [sur le coup d'état militaire de 1976] vont faire connaître le Nigeria. »

Le tournant

« Nollywood est à un tournant », assure Kemi Adetiba. « Nous avons fait du sur-place pendant plusieurs années, faute d'équipement professionnel, faute de connaissances cinématographiques. On faisait beaucoup de films, mais on se souciait peu de la qualité. Maintenant, nous comprenons davantage le côté "affaires" du cinéma. »

Le réalisateur Uduac-Obong Patrick y voit un outil de diversification économique pour le Nigeria, déjà riche, avec une économie qui repose surtout sur le pétrole, les mines et l'agriculture. « Notre économie est dans un creux de vague. Le gouvernement cherche une façon de stimuler l'économie. Alors, pourquoi ne pas investir dans Nollywood, une industrie qui génère déjà 3 milliards de dollars par année? »

« Parfois en Afrique, poursuit-il, les gens au pouvoir peuvent avoir une attitude répressive envers la créativité et la critique. Le cinéma a le pouvoir de divertir, oui, mais aussi d'éduquer et d'ouvrir les esprits sur les problèmes qui minent notre société. »

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