Il fallait bien un débat sur l'exportation du pétrole albertain, un pipeline qui divise les régions du pays et des partis politiques gonflés à bloc pour que les députés oublient leur promesse de rehausser le niveau des débats aux Communes.

Une chronique d'Emmanuelle Latraverse

En l'espace d'une période des questions, le décorum et la bonne foi politique sont passés dans le tordeur d'Énergie Est.

Conservateurs et libéraux se sont invectivés, ont tenté de marquer des points partisans, ont chahuté. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la période des questions est loin d'avoir offert un débat éclairé sur la part potentielle d'Énergie Est dans la relance économique du pays et les questions soulevées par le refus des maires de la région de Montréal d'appuyer le projet ou encore des défis qui sont liés à son éventuelle approbation.

Duel de récriminations

La chef par intérim du parti conservateur, Rona Ambrose, a reproché à Justin Trudeau d'être allé « parader avec les milliardaires en Suisse » et a reproché au ministre des Finances de « se ficher des conséquences d'un déficit ». Jusque-là, ça allait encore. Mais c'est le pipeline qui a fait déborder le vase.

Le ton était donné, la joute des blâmes lancée.

« Est-ce que le premier ministre comprend que son manque de leadership cause des divisions au pays? », a demandé Rona Ambrose. « Si nous avions la confiance des Canadiens, ces grands projets d'oléoducs auraient été construits depuis longtemps », a répondu un peu plus tard le ministre des Ressources naturelles, Jim Carr.

Des échanges bercés par l'écho du chahut des uns et des autres. « Pipeline! Pipeline! Pipeline! », ont scandé les conservateurs.

Disons qu'on est loin du débat éclairé et nuancé que mérite un projet d'une telle envergure, aussi litigieux soit-il.

Un test de leadership pour les voies ensoleillées

Les délais pour l'étude d'un projet aussi vaste et complexe qu'Énergie Est sont tels qu'il est illusoire de s'imaginer que Justin Trudeau pourra régler le dossier dans les prochains mois. Fort est à parier, d'ailleurs, qu'il préfère prendre ses distances et laisser le processus suivre son cours. Mais il a certainement le pouvoir de ramener le débat sur des bases moins émotives, plus rationnelles et plus constructives, ce qui sera tout aussi déterminant pour l'avenir de ce projet et des autres qui suivront.

Cette bonne foi sur laquelle mise le premier ministre Trudeau dépendra donc de la manière dont son gouvernement réussira à redéfinir les normes d'évaluations pour les projets en cours comme Énergie Est. Puis, à plus longue échéance, comment il réécrira les règles de fonctionnement de l'Office national de l'énergie.

Là où le bât blesse à court terme, c'est que Justin Trudeau n'a pas le luxe d'un affrontement prolongé entre les différentes provinces du pays.

Sa marque de commerce et sa crédibilité auprès des Canadiens ne reposent-elles pas sur les vertus de la politique positive des voies ensoleillées?

Il doit rapidement trouver une façon de faire baisser le ton.

D'une part, c'est sa crédibilité comme premier ministre du Canada, capable de créer des consensus et réconcilier les intérêts divergents des régions du pays, qui pèse dans la balance. D'autre part, il a rapidement besoin de l'appui constructif des provinces dans le dossier des changements climatiques.

Il s'agit de lire quelques chroniques en Alberta au cours des derniers jours pour voir que la fin de non-recevoir des maires de la région de Montréal a été interprétée comme une gifle, alors que la province tente justement de faire des efforts au chapitre de la réduction des gaz à effets de serre.

Justin Trudeau doit rencontrer les premiers ministres provinciaux au mois de mars pour présenter de nouvelles cibles nationales et demander surtout aux provinces d'envisager de faire des efforts bien plus importants que ceux consentis jusqu'ici. Il ne veut surtout pas que le dossier d'Énergie Est et les récriminations qu'il occasionne viennent empoisonner un débat qui sera inévitablement difficile.

Il demeure tout de même ironique que la lune de miel libérale soit mise à l'épreuve en tentant de réparer les pots cassés du gouvernement précédent sur le front de la réglementation environnementale des pipelines. Cela explique peut-être pourquoi le décorum et le respect ont cédé le pas à la partisanerie, le temps de cette première période de questions de 2016.

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