C'est un bien grand pari que prend Justin Trudeau en promettant un déficit pour la presque totalité du mandat qu'il obtiendrait le 19 octobre prochain. Un pari qui n'est peut-être pas totalement basé sur la volonté de dire la vérité aux électeurs, comme le voudrait le chef libéral.

Une analyse de Michel C. Auger

D'abord, il ne faut pas avoir une attitude complètement rigide en ce qui concerne les déficits gouvernementaux. En 2008, quand la crise financière menaçait d'entraîner les grandes économies dans une grave récession, la plupart des gouvernements des pays industrialisés ont accepté d'emblée d'investir dans l'économie, au prix de retomber ou d'augmenter leurs déficits.

Aux États-Unis, par exemple, le président Obama a fait adopter par le Congrès un plan de stimulation économique de près de 800 milliards de dollars.

Au début, le Canada faisait bande à part. Le gouvernement - nouvellement réélu, mais toujours minoritaire - de Stephen Harper avait, dans un premier temps, présenté un mini-budget qui refusait d'investir dans l'économie et qui s'en tenait toujours au dogme du déficit zéro.

Les trois partis d'opposition se liguèrent pour menacer le gouvernement de le faire tomber s'il s'entêtait dans sa volonté de ne pas dépenser pour soutenir l'économie canadienne. Il a fallu une prorogation de la session obtenue en toute dernière minute pour empêcher la Chambre des communes de voter sur une motion de défiance et faire tomber le gouvernement.

Quelques mois plus tard, le gouvernement déposait un budget affichant un déficit de près de 34 milliards de dollars et un programme de travaux publics pour soutenir l'économie pendant ce qui était devenu une récession.

Entendre aujourd'hui les néo-démocrates et les libéraux reprocher huit années de déficits par le gouvernement Harper est quand même un peu fort quand on sait que ce déficit a été largement creusé à la demande même des partis d'opposition!

Le déficit, une vertu?

Puis arrive le débat actuel sur le déficit, lorsque Justin Trudeau annonce, que ses budgets seraient écrits à l'encre rouge jusqu'en 2019, soit presque la totalité du mandat du prochain gouvernement. Pour dire la vérité aux Canadiens et parce que l'état de l'économie canadienne l'exige, dit M. Trudeau.

D'une part, si c'est une page essentielle du programme libéral, il faut admettre qu'elle est arrivée un peu tard.

Au printemps, quand le gouvernement Harper déposait un premier budget équilibré en huit ans, M. Trudeau promettait encore un budget équilibré s'il devait être élu à l'automne. 

En fait, pas plus tard qu'au début du mois, M. Trudeau promettait encore un budget équilibré, en ajoutant l'exception habituelle qu'il lui faudrait d'abord voir l'état des finances que lui laisserait M. Harper.

La volte-face du chef libéral a beau être habillée dans des principes vertueux, elle est donc quand même assez soudaine.

Elle a probablement un rapport avec le fait qu'au rythme où les libéraux faisaient des promesses depuis le début de la campagne, il leur aurait été bien impossible de présenter un cadre financier qui soit en équilibre. D'où cette tentative d'en faire une question de principe.

Mais il y a un danger de rappeler de mauvais souvenirs aux électeurs plus âgés et qui se souviennent du temps du père de M. Trudeau. À l'époque aussi, on essayait de présenter le déficit comme une bonne chose. Un moyen d'aider l'économie canadienne et de stimuler la croissance. Et comme emprunter de l'argent n'avait guère de coût politique, on s'est mis à en emprunter de plus en plus.

Avec le résultat qu'au dernier exercice financier de l'ère Trudeau (père), le déficit  a été de 35 milliards de dollars - environ 72 milliards en dollars d'aujourd'hui - et 35 % de tous les revenus du gouvernement fédéral allaient au remboursement de la dette. Il a ensuite fallu plus d'une décennie pour revenir à l'équilibre budgétaire, au prix, entre autres, d'énormes compressions dans les transferts aux provinces en santé et en éducation, pour rétablir la situation.

Avant de faire du déficit un passage incontournable ou même une vertu, il serait utile de se souvenir de cette page encore récente de notre histoire.

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