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Le FLQ à Cuba : les dessous d’une négociation secrète

En décembre 1970, des membres du Front de libération du Québec (FLQ) sont exilés à Cuba, où ils passeront quatre années dans le plus grand secret. Dans une entrevue exclusive à Radio-Canada, Jacques Lanctôt, l'un des chefs de la cellule Libération, revient sur un épisode méconnu de l'histoire du Canada qui a permis au pays de forger des relations étroites avec Cuba.

Un texte de Jean-Michel Leprince

3 décembre 1970, rue des Récollets à Montréal Nord

Les membres de la cellule Libération du FLQ – Jacques Lanctôt, son épouse Suzanne, Yves Langlois, Marc Carbonneau, Jacques Cossette-Trudel et son épouse Louise Lanctôt – viennent de négocier leur liberté et leur exil en échange de la libération du diplomate commercial britannique, James Cross.

Le FLQ avait plusieurs exigences, énumérées dans son communiqué no 1 : la libération de 23 prisonniers politiques, un avion vers Cuba ou l'Algérie, 500 000 $ et le nom d’un délateur.

Le gouvernement du Canada se charge de l’opération puisqu’il s’agissait de la protection d’un diplomate étranger.

Le ministre Pierre Laporte, enlevé par la cellule Chénier, avait été retrouvé mort le 17 octobre 1970. Le gouvernement voulait à tout prix éviter que James Cross subisse le même sort. À Ottawa le premier ministre Trudeau finalement donne son accord.

Marc Lalonde, alors chef de cabinet du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, était au cœur de l’action :

Trudeau n’était pas très chaud à l’idée de les laisser partir, raconte Marc Lalonde. Il trouvait que c’était un précédent dangereux à créer, ça pourrait faciliter la chose à d’autres terroristes de faire des actes criminels et ensuite de demander d’être reçus réfugiés dans d’autres pays.

Marc Lalonde

« Mais compte tenu des circonstances particulières, on lui a tordu le bras un peu. Il a accepté et il était prêt à défendre cette position-là », ajoute Marc Lalonde

Un départ angoissant

Sur la rue des Récollets, les membres de la cellule Libération savent qu’ils sont cernés par la police.

Le premier secrétaire de l’ambassade cubaine Ricardo Esteban arrive. Il doit les accompagner jusqu’au lieu de rendez-vous.

Une vieille Chrysler 1962 sort du garage en accrochant la porte. Marc Carbonneau est au volant. À l’arrière, Yves Langlois et Jacques Lanctôt encadrent le diplomate britannique.

Ils sont tous très nerveux – surtout le négociateur, l’avocat Bernard Mergler – qui est assis à l’avant. Ils redoutent tous un coup fourré.

Le convoi descend le boulevard Pie-IX à vive allure. La circulation est bloquée partout. Il entre dans le port de Montréal pour aboutir sur l’île Notre-Dame.

Un territoire consulaire cubain improvisé

Le lieu de l’échange est choisi : ce sera l’ancien pavillon du Canada, aujourd’hui occupé par l’administration du parc Jean Drapeau.

C’est l’ambassadeur de Cuba à Ottawa, Jose Fernandez de Cossio, qui propose ce lieu d’échange pour le moins inhabituel. Avant d’être ambassadeur de Cuba à Ottawa, Jose Fernandez de Cossio dirigeait le pavillon cubain de l’Expo 67.

« Alors j’ai proposé cette formule : une des îles de l’Expo 67 serait considérée comme territoire consulaire cubain pour la durée de l’opération. Il y avait un immeuble assez grand pour ça. Le Canada a donné son accord. J’ai envoyé un vice-consul là-bas pour s’occuper de l’opération », dit Jose Fernandez de Cossio.

Réunis au pavillon, les membres de la cellule Libération montent ensuite à bord d’un hélicoptère militaire. Le groupe prend la direction de l’aéroport à Dorval où depuis deux jours, un gros avion militaire de type Yukon l’attend.

On a voyagé avec le coeur gros, on pleurait beaucoup dans l'avion, c’était très émotif. C'était la première fois qu'on prenait un avion, qu'on s'éloignait du Québec, qu'on abandonnait nos familles, nos camarades en prison.

Jacques Lanctôt

Intervention de Castro

À Cuba, la décision de recevoir les felquistes a été prise au plus haut niveau.

Jose Fernandez de Cossio affirme que le gouvernement canadien avait d’abord sollicité l’aide de l’Algérie, qui a refusé. « Ils ont donc demandé à Cuba. Ce fut une décision personnelle de Fidel Castro : que Cuba contribuerait à cette solution humanitaire », précise M. de Cossio.

Malgré leurs appréhensions, les membres du groupe atterrissent sans encombre à La Havane. Le diplomate cubain appelle les autorités sur l’île Notre-Dame pour confirmer leur arrivée. James Cross retrouve sa liberté.

À l’aéroport, la presse d’État, Prensa Latina, attend les felquistes qui lui font des déclarations.

« Ils ne comprenaient pas le français. On a donc tenté de s'exprimer en anglais et c'était surtout Jaques Cossette Trudel et moi qui avons parlé », dit Jacques Lanctôt.

On a essayé d'expliquer le sens de notre lutte, pourquoi on avait enlevé un diplomate britannique, pourquoi ça s'était passé comme ça, qu'est-ce que c'était que le Québec par rapport au Canada. On a essayé brièvement de les renseigner.

Jacques Lanctôt

Club Med de la guérilla mondiale

Pour Jacques Lanctôt, c’est le début de quatre ans d’exil sur une île qui le marqueront à jamais.

Les sept felquistes passeront leurs premières semaines à l’hôtel Le Deauville. À peine arrivée, Suzanne, la femme de Jacques Lanctôt, accouche d’une petite fille, Olga, qui obtient la nationalité cubaine.

Puis les Cubains envoient le groupe à Guanabo, à 30 km de La Havane.

Dans la villa qui leur avait été réservée, ils rencontrent leur responsable : Manuel Piñeiro, un héros de la révolution et un proche de Fidel Castro. Il avait été le chef des services secrets et en 1971 il s’occupait de tous les « guérilleros » du monde qui avaient trouvé refuge à Cuba en attendant de retourner en Amérique latine, en Afrique ou au Proche-Orient pour faire la révolution ou pour renverser des régimes dictatoriaux.

Les felquistes termineront leur exil dans le fameux Hotel Nacional. Ils y rencontreront des « guérilleros » de toute l’Amérique latine et seront très bien traités. En fait, ils ont carte blanche pour toutes leurs dépenses.

« Au début, on se demandait si le Canada n’avait pas donné une compensation financière pour payer nos frais. […] On croyait que le gouvernement canadien avait contribué à défrayer le coût de la nourriture et de logement et cela n'a pas été le cas », dit Jacques Lanctot.

Marc Lalonde et l’ambassadeur de Cossio le confirment : le Canada n’a rien déboursé et Cuba n’a demandé aucune contrepartie.

Je pense que Cuba trouvait que c’était une façon de rendre service au Canada [...] et de maintenir des bonnes relations avec le Canada. Ils ont jugé que ce n’était pas une opération qui leur coûtait cher, mais qui rendait service au Canada et ils étaient heureux de le faire.

Marc Lalonde

Les membres de la cellule Libération sont traités comme tous les autres « guérilleros » à l’époque, à une exception près : on ne leur permet pas de recevoir un entraînement militaire pour pouvoir retourner combattre au Québec. Par contre, ils parviennent à s’entraîner en cachette au tir à la carabine à l’Université de La Havane.

« On y allait au moins deux fois par semaine, Yves Langlois et moi, parfois Carbonneau. […] Ça durait 15 minutes maximum, mais on avait acquis beaucoup d’adresse au bout de six mois. Les Cubains ne l’ont pas su », dit Jacques Lanctôt.

De nouveaux liens tissés entre le Canada et Cuba

L’ambassadeur de Cossio a confié à Radio-Canada que la décision de recevoir les felquistes à Cuba a scellé les fondations de la relation amicale entre Cuba et le Canada.

Il est clair que M. Castro, Fidel Castro et Pierre Trudeau ont toujours gardé une relation particulière après ça.

Marc Lalonde

Des relations qui ne cessent de se consolider depuis que des millions de Canadiens ont fait de Cuba leur destination d’hiver préférée.

Après Cuba, Jacques Lanctôt, son épouse et leurs deux enfants ont choisi de poursuivre leur exil en France. En 1988, Jacques Lanctôt est revenu au Québec. Il a purgé une peine de prison de trois ans pour l’enlèvement de James Cross. Il garde une très grande affection pour Cuba où il se rend souvent.

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