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Le gala du cinéma québécois laisse tomber le nom « Jutra »

L'organisme Québec Cinéma n'utilisera plus le nom « Jutra » pour désigner le gala annuel du cinéma québécois, connu sous le nom de La soirée des Jutra.

Québec Cinéma, qui chapeaute la cérémonie, a pris cette décision après que le quotidien La Presse ait publié ce matin l'histoire d'une présumée victime d'agressions sexuelles du réalisateur Claude Jutra. Un nom provisoire sera rapidement déterminé. Le 18e gala du cinéma québécois aura lieu le 20 mars prochain. Les trophées, qui sont remis aux artisans du milieu à cette occasion, portent aussi le nom de Jutra.

Le président de Québec Cinéma, Patrick Roy, a utilisé en conférence de presse mercredi les mêmes mots que la ministre de la Culture, Hélène David, qui lui avait demandé en début de journée de se dissocier de Claude Jutra.

La proposition de changer le nom du gala du cinéma québécois a été entérinée à l'unanimité mercredi matin par le conseil d'administration de Québec Cinéma.

La ministre David a salué la décision de l'organisme mercredi à la sortie d'un conseil des ministres. Elle a également expliqué qu'elle s'en remettait à la « sagesse » des municipalités pour qu'elles entament le processus de changement du nom des rues et des lieux nommés en l'honneur du cinéaste.

Plus tôt en journée, la ministre avait exercé de la pression sur Québec Cinéma, en exigeant que l'organisme laisse tomber l'appellation « La soirée des Jutra ».

« C'est complètement bouleversant » de lire l'histoire de la présumée victime, a dit Mme David. « C'est une situation intenable. Toutes mes pensées vont à cette victime [...] qui, toute sa vie, a gardé ça, et, selon ce qui est dit, vit encore des séquelles de ce geste pédophile totalement insoutenable. »

Mme David concède que le témoignage publié contient des allégations, et que l'homme demeure « une présumée victime au sens légal ». Il faut tout de même « prendre ça au sérieux », dit la ministre, qui invitait à la prudence plus tôt cette semaine, étant donné l'absence de victime déclarée.

Le journaliste de La Presse Hugo Pilon-Larose, qui a recueilli le témoignage de l'homme, affirme que ce dernier est heureux de la publication de son histoire et souhaite que celle-ci puisse lui faire du bien et aider d'autres personnes. « S'il y a de potentielles victimes de Claude Jutra, [...] il espère que ces personnes-là puissent témoigner comme lui l'a fait », a-t-il dit en entrevue à Radio-Canada.

Montréal ne veut plus de lieux nommés en l'honneur de Claude Jutra

Hélène David a aussi annoncé avoir demandé à la Commission de toponymie de lui remettre une liste de tous les lieux - rues, parcs, etc. - qui portent le nom du réalisateur de Mon oncle Antoine.

La Commission pourra ensuite demander aux municipalités où se trouvent ces lieux « ce qu'elles ont l'intention de faire » à ce sujet. Il reviendra aux villes de prendre une décision à ce propos, a précisé Mme David.

À Montréal, le maire Denis Coderre n'a pas tardé à annoncer son intention de retirer le nom de Claude Jutra d'un parc qui relève de la métropole. Il discutera aussi avec la mairesse de Rivière-des-Prairies de la possibilité de faire de même pour un croissant de l'arrondissement qui porte aussi le nom du cinéaste.

M. Coderre a félicité la ministre David pour sa sortie et appuie aussi sa demande de renommer le gala de l'industrie.

Les villes de Québec et de Lévis ont également dit souhaiter que leurs rues portant le nom du défunt cinéaste soient rebaptisées. Saint-Bruno-de-Montarville a aussi annoncé qu'elle modifiera le nom de la rue Claude-Jutra.

« Plusieurs municipalités ont manifesté la volonté de changer les noms. On va donc les contacter pour enclencher le processus de désofficialisation », a expliqué Jean-Pierre Leblanc, de la Commission de toponymie du Québec, en entrevue à ICI Radio-Canada Première.

Avant l'officialisation des nouveaux noms, les municipalités et la Commission se chargent des vérifications.

« Quand une municipalité propose un nom, elle fait la plupart des vérifications. Lorsque le nom est déposé, des groupes peuvent s'y opposer pour différentes raisons et privilégier un autre nom. Le critère, c'est que la personne soit décédée depuis un an. »

La biographie de Jutra

La controverse concernant Claude Jutra a éclaté cette semaine après la publication d'une biographie du réalisateur écrite par Yves Lever. Il y a souligné que le réalisateur « aimait surtout les garçons de 14 ou de 15 ans et même plus jeunes », et que cinq ou six personnes « très proches » de lui ont corroboré des cas précis de pédophilie.

M. Lever ne donnait cependant aucun nom, en indiquant que « la principale victime n'a jamais voulu [lui] parler », ce qui avait incité plusieurs personnes dans l'industrie à faire preuve de prudence, puisqu'il ne s'agissait que d'allégations.

Le quotidien La Presse a publié cependant mercredi le témoignage d'un homme qui affirme que Claude Jutra l'a agressé sexuellement à partir de ses 6 ans, et ce, pendant 10 ans. La présumée victime, dont la véritable identité n'est pas dévoilée, n'a jamais porté plainte. Il dit en avoir été incapable.

L'auteur Yves Lever, vertement critiqué depuis samedi, s'est dit soulagé. Il a souvent insisté pour dire qu'il avait bien fait son travail. « Il y a un certain soulagement, parce que depuis deux jours, j'ai reçu beaucoup de courriels haineux, où on me traite de sale cochon, de menteur, de quelqu'un qui cherche deux minutes de gloire aux dépens d'une célébrité. Je ne m'en faisais pas trop, parce que je m'attendais un petit peu à ça. Ce matin, quand j'entends tout ça, j'ai des courriels d'amis qui sont soulagés avec moi. On n'aime jamais laisser voir que sa crédibilité est mise en doute », a-t-il réagi en entrevue à ICI RDI.

Claude Jutra, atteint de la maladie d'Alzheimer, s'est suicidé en 1986. Ses films les plus connus sont À tout prendreMon oncle Antoine et Kamouraska.

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