Reporter percutant, fin analyste, conteur né, ardent défenseur de la liberté d'expression : tous ces attributs seyaient à l'ancien journaliste Claude Jean Devirieux qui s'est éteint jeudi, à Montréal.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Retraité de Radio-Canada depuis 1986, Claude Jean Devirieux souffrait depuis des années d'un cancer envahissant dont il a été libéré après avoir demandé, et obtenu, l'aide médicale à mourir.

« Choisir son moment, c'est à l'image de Claude Jean Devirieux », a déclaré son ancien collègue Pierre Maisonneuve, en entrevue sur ICI RDI.

« Il est parti comme il a vécu, en choisissant sa façon de partir », d'ajouter Pierre Maisonneuve, touché d'avoir à parler « pour la première fois de [sa] vie d'un collègue qui a choisi l'aide médicale à mourir ».

Ses funérailles seront célébrées le 28 juin prochain au centre funéraire Côte-des-Neiges, à Montréal.

Un 24 juin pas banal

C'est à quelques heures du 24 juin, date marquante de sa vie de journaliste, que Claude Jean Devirieux a rendu son dernier souffle, entouré de ses quatre enfants.

Retour dans le temps, le 24 juin 1968 à Montréal. Rue Sherbrooke, il y a foule pour le défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Sur l'estrade d'honneur trônent les dignitaires, parmi lesquels le maire Jean Drapeau et le chef du Parti libéral du Canada, Pierre Elliott Trudeau. Ce dernier brigue le poste de premier ministre du pays, dont l'élection a lieu le lendemain. Durant la campagne électorale, l'effervescence autour du candidat libéral a été telle qu'on l'a baptisée... la Trudeaumanie.

Mais, en plein défilé de la Saint-Jean, la présence de Pierre Elliott Trudeau choque, ses déclarations passées à l'endroit du Québec, entre autres provocations, ayant ulcéré les nationalistes.

« Ça a dégénéré », se rappelle Pierre Maisonneuve.

La foule se soulève, et des manifestants lancent des projectiles en direction de la tribune d'honneur. Pierre Elliott Trudeau refuse de se retirer.

Le lundi de la matraque

Le reporter sur le terrain est Claude Jean Devirieux. Devant les policiers qui chargent les manifestants, il ne mâche pas ses mots en ondes : « Et puisque l'on m'a dit de raconter ce que j'ai vu, j'ai vu des policiers perdre leur contrôle et frapper de façon sauvage. »

« Devirieux a eu raison de le dire, la police n'avait pas l'habitude de ce genre de choses là, raconte Pierre Maisonneuve. Les policiers n'étaient pas entraînés comme aujourd'hui, il n'y avait pas d'antiémeute. On a chargé à peu près n'importe comment. »

Claude Jean Devirieux aura, pour cette journée, une formule-choc : le lundi de la matraque.

Les propos livrés sans ambages par Devirieux tranchent avec ceux des commentateurs officiels du défilé « qui parlaient comme si de rien n'était », se souvient un autre ex-collègue de Devirieux, Ubald Bernard.

L'affaire n'en reste pas là. Le compte-rendu franc livré par Devirieux fait en sorte que le lendemain, il est écarté de l'équipe devant animer la soirée électorale.

Devant le retrait de celui qui avait couvert la campagne dans plus de la moitié du pays, ses collègues s'indignent et se retirent eux aussi. Pierre Maisonneuve raconte : « Les gens, par solidarité, ont dit : "On ne peut pas faire la soirée électorale si Devirieux n'est pas là. Qui va faire l'analyse pour la moitié du pays?" Alors ils sont sortis. »

Ce soir-là, à Radio-Canada, il n'y a pas eu de couverture de la soirée électorale à partir de Montréal, se souvient Pierre Maisonneuve : « On n'a pas congédié Devirieux, son reportage était un reportage des faits. »

L'un des artisans de la modernité de Radio-Canada

Claude Jean Devirieux avait vu le jour à Lyon, en 1931. Il était arrivé au Québec en 1954, alors que la province était sous la férule du premier ministre Maurice Duplessis. De l'avis de Pierre Maisonneuve, il a tracé la voie pour nombre de journalistes en ondes, participant « à la modernité de Radio-Canada ».

Pendant plus de 30 ans, tant à la radio qu'à la télévision, Claude Jean Devirieux s'est illustré en couvrant la guerre d'Algérie, le conflit israélo-palestinien (1967) et aussi la guerre du Vietnam.

Son intérêt pour le secteur aérospatial le mènera aussi à animer plusieurs émissions sur la conquête de l'espace.

Il profite de sa retraite pour entamer une deuxième carrière de conseiller et de formateur en communication. Il sera aussi conférencier et professeur. Claude Jean Devirieux a écrit plusieurs livres et s'est porté à la défense de la liberté d'expression. Il s'est souvent indigné de l'ingérence politique dans les affaires journalistiques.

« Ce n'est pas parce que l'on connaît son sujet que l'on sait en parler de façon efficace », disait-il sur le site Internet par lequel il annonçait ses services en communications.

« Un modèle, un mentor » - Ubald Bernard

Il était si talentueux comme journaliste qu'il aurait pu sortir « du jus d'une roche », raconte Ubald Bernard, qui l'a d'abord côtoyé en 1972 à l'occasion d'une formation que Devirieux donnait à Jonquière à de jeunes journalistes.

Claude Jean Devirieux n'avait pas peur des mots, y compris ceux que les gens utilisent au jour le jour pour décrire leur réalité, pas toujours rose. « Ses topos, enregistrés et faits sur film, ressemblaient aux directs d'aujourd'hui, explique Ubald Bernard. Il ne déclamait pas; il parlait aux gens. »

« Il devait faire 5,2 pieds, se remémore encore Ubald Bernard et il nous avait bien fait rire en s'étonnant lui-même d'être qualifié de grand reporter. "Je n'invente rien, on l'a décidé pour moi!", ironisait-il. »

Un grand reporter au secours d'une collègue

Ubald Bernard s'émeut encore d'une histoire que lui avait racontée Claude Jean Devirieux lui-même.

En 1972, Devirieux aurait pris l'autobus pour Ottawa, remplaçant au pied levé un collègue membre du syndicat des journalistes pour une mission peu ordinaire : aller solliciter le président de Radio-Canada de l'époque pour une collègue « affreusement malade » et désormais sans ressources.

« Lui, grand reporter, a pris fait et cause pour cette collègue et il est revenu en ayant réussi à arracher quelque chose pour elle », raconte Ubald Bernard.

La collègue en question est décédée quelques mois plus tard. C'était Judith Jasmin.

Avec les informations d'Ève Couture

Plus d'articles

Commentaires