Un pied devant l'autre, sur une ligne invisible, entre vie traditionnelle et vie occidentale, comme le disent les Inuits, les habitants du Nunavut avancent en dépit des multiples problèmes auxquels ils font face.

Un texte de Marie-Laure Josselin, de retour de l'expédition Canada C3

Mariann Koksiak tient fermement son sac en plastique en allant rejoindre les quelques rares touristes qui montent vers l’inukshuk surplombant Qikiqtarjuaq, petit village de 520 âmes situé juste au nord du cercle de l’Arctique.

La femme de 27 ans, portant Félix, 1 an, dans le dos, avec Gordon, 5 ans, qui la suit, espère vendre quelques créations qu’elle a confectionnées en perles. Des porte-clés, des boucles d’oreille et des inscriptions cousues en perle sur du tissu blanc. Foi, espoir, vie. Ce sont celles qui se vendent le plus, raconte-t-elle.

Mariann, comme de nombreuses personnes ici, cherche du travail, mais il n’y en a pas. Pas de bateau pour pêcher, pas de mari, pas de petit copain non plus. Difficile de s’en sortir, confie la jeune femme. Encore heureux qu’elle ait sa famille qui l’aide. « C’est dur la vie, et dur à raconter aussi », précise-t-elle, avant de filer chez elle.

« Regarde, montre un habitant, la majorité de ces maisons appartiennent au gouvernement, car les gens n’ont pas les moyens. »

Au Nunavut, le taux de chômage est deux fois et demie supérieur au taux canadien. Huit maisons sur dix sont louées, et ce sont en majorité des logements sociaux. La liste d’attente est longue, et ce, pour des maisons souvent surpeuplées, dont le salon est utilisé comme chambre, et qui nécessitent des réparations.

Le suicide, une « normalité »

Pénurie de logements, faibles revenus, taux de chômage élevé, difficultés pour se nourrir font partie des raisons qui expliquent le taux de suicide élevé au Nunavut.

Alors que le taux canadien est de 11 pour 100 000 personnes, au Nunavut, il est de 117 pour 100 000, c’est 10 fois plus. Chez les hommes de 15 à 29 ans, il grimpe à 40 fois plus que le taux national.

Pour David Lawson, le président d’Embrace Life, une association qui lutte contre le suicide, le suicide est devenu une « normalité », même s’il ne devrait pas être une option. L'homme de 34 ans attribue aussi ce haut taux au fait que les hommes inuits « ont tendance à cacher leurs émotions », car c’est perçu comme un signe de faiblesse.

La vie dans de petites communautés serait aussi un facteur. « Beaucoup de suicides arrivent après des séparations. Dans les petites villes comme Qikiqtarjuaq, les gens pensent que si ton petit ami ou ta petite amie te quitte, c’est la fin du monde », explique David Lawson.

Enfin, dernier facteur avancé : le fait d’être perdu entre deux cultures.

En juin, le Nunavut a lancé le plan d’action sur cinq ans Inuusivut Anninaqtuq pour prévenir le suicide. Parmi les actions retenues, passer par Facebook et trouver des moyens de prévention qui fonctionnent dans le Nord.

Des services en inuktitut

À Clyde River, on a vite compris que pour que ça marche, il faut que ça vienne de la base.

« Notre conseil d’administration vient de la communauté, et 99,9 % de l’équipe est d’ici. On parle inuktitut », lance Jake Gearheard, directeur du centre communautaire Iliqsasivik.

Un des atouts de ce centre : Tony Kalluk, 40 ans, le visage marqué par une vie difficile et des tatouages un peu partout. Tony est conseiller en « un peu en tout » : traumatisme, violence conjugale, mal-être de la jeunesse.

Il a passé la moitié de sa vie en prison, qui était devenue sa maison. « C’est là où j’ai grandi, où je me sentais en sécurité, où j’avais à manger et j’étais quelqu’un. »

Alors, il comprend bien le désarroi de la jeunesse qui vient le voir, de plus en plus des filles. « Souvent, ils me disent : "Je ne suis pas aimé, tout le monde s’en fout". L’autre jour, une fille est venue complètement saoule. Elle n’avait que 17 ans. »

« On est entre deux mondes »

À Pond Inlet, des jeunes jouent au basket pendant que des enfants s’amusent à harponner un narval imaginaire dans l’eau. Jamesie P. Itulu, 22 ans, enseignant substitut, reconnaît qu’il y a du changement, qu’il y a plus de perspectives d’avenir que lorsqu’il était enfant.

« On est entre deux mondes », lance Nathan Obed, le président d’Inuit Tapiriit Kanatami, organisation qui représente 60 000 Inuits. « Il y a beaucoup plus de possibilités, mais aussi beaucoup plus de défis dans ce monde compliqué, surtout avec toutes les attentes que l’on a avec les jeunes et la manière dont on est connectés aux autres. »

De plus en plus de projets sont mis en place pour permettre aux jeunes de se retrouver. Comme l’atelier de construction de qajak, le kayak traditionnel, à l’école secondaire Inuksuk d’Iqaluit.

Matthew Cooper Flaherty a commencé à construire le sien avec son père, puis il est venu le finir ici. « Je suis plutôt fier. Mon père aussi; il n’en avait jamais fait un avant. » Un retour qui intéresse seulement deux de ses amis, précise-t-il, sous les yeux de Robert Comeau, un des fondateurs de l’atelier, en train de poncer du bois.

À 22 ans, Robert reconnaît que « beaucoup de jeunes n’ont pas eu les mêmes chances » que lui, alors il souhaite que cet atelier permette à d’autres jeunes de participer. « On est à un moment où les jeunes Inuits réalisent qu’on est capables. »

Ces deux mondes peuvent cohabiter, voire ne devenir qu’un, croit Nathan Obed.

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