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Le président catalan invite Madrid à trouver une solution négociée

Dans un discours très attendu prononcé mardi soir, le président catalan Carles Puigdemont a demandé aux parlementaires régionaux de suspendre l'application d'une déclaration d'indépendance de la Catalogne afin de pouvoir négocier avec le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy.

M. Puidgemont avait d'ailleurs commencé son discours en soulignant l'importance de désamorcer la crise actuelle et de ne pas faire augmenter les tensions par des mots ou des gestes. « Je propose de suspendre la mise en oeuvre de cette déclaration d'indépendance pour entamer des discussions afin de parvenir à une solution négociée », a-t-il ajouté.

« À la suite du référendum, la Catalogne a gagné le droit d'être un État indépendant », a toutefois réitéré le président catalan, reprenant ainsi une formule qu'il avait utilisée au lendemain du vote, dans une entrevue accordée à la BBC.

« Les urnes ont dit oui à l'indépendance et c'est un résultat que je me suis engagé à appliquer », a-t-il ajouté, avant de tendre la main à Madrid.

Selon des médias espagnols, M. Puigdemont a passé toute la journée de lundi à peaufiner ce discours, vraisemblablement le plus important de sa carrière, tiraillé sans doute entre les différentes approches qui divisent son propre camp.

« Son discours a commencé avec plus d’une heure de retard, signe qu’il y avait de la dissension au sein de sa majorité au Parlement », a expliqué l'envoyé spécial de Radio-Canada, Jean-François Bélanger.

« Ce discours mi-figue, mi-raisin [...] en a laissé plus d'un perplexe, personne ne comprenant exactement la même chose : est-ce qu'il y a eu, oui ou non, déclaration d'indépendance? », poursuit le journaliste.

Selon M. Bélanger, la déclaration d'indépendance de M. Puigdemont n'aura duré que... six secondes.

« Il reconnaît qu'il y a une tension extrême qui règne actuellement, un climat de peur, même, et il dit qu'il est de sa responsabilité de tout faire pour faire baisser les tensions », a indiqué le journaliste lors de l'émission 24/60.

« Cela fait un certain temps que M. Puigdemont réclame un dialogue [entre Barcelone et Madrid] avec un médiateur international; c'est un peu dans cet esprit-là, aujourd'hui, qu'il a effectué cette déclaration d'indépendance, mais qu'il l'a mise sur la glace en disant "on espère que Madrid va nous écouter". »

Déclaration signée, Madrid indignée

Tout de suite après la fin de la séance parlementaire à Barcelone, M. Puigdemont s'est retiré dans son bureau avec les députés des partis indépendantistes.

Selon une source parlementaire pro-indépendance, « la déclaration d'indépendance déjà suspendue, nous [l'avons signée]. Mais elle ne s'appliquera pas automatiquement, elle est suspendue pendant des semaines ».

Ainsi, la Catalogne déclare son indépendance, mais pas vraiment.

Après la séance de signature, une élue du petit parti indépendantiste d'extrême-gauche a lancé dans l'enceinte du parlement : « Nous constituons la République catalane comme État indépendant et souverain ».

La phrase est paradoxalement lourde de sens, tout en n'ayant qu'un effet limité. Immédiatement, du moins. On assiste à quelques étreintes entre parlementaires.

La réaction de Madrid ne s'est pas fait attendre puisqu'un porte-parole du gouvernement espagnol a rapidement qualifié la déclaration implicite d’indépendance de la Catalogne d’« inacceptable ».

La loi référendaire catalane, invalidée par la justice espagnole, prévoit qu'une déclaration d'indépendance doit venir du Parlement, 48 heures après la proclamation officielle des résultats.

Cette déclaration devait ouvrir la voie à six mois de négociations avec le gouvernement espagnol et à la tenue d'élections locales, qui scelleraient la rupture.

À Barcelone, les policiers catalans se sont déployés dès l’aube aux alentours du parlement et d’autres édifices publics pour prévenir tout dérapage en marge de l'allocution de M. Puigdemont.

Un parc situé près de la législature où devait avoir lieu un grand rassemblement pro-indépendantiste a aussi été fermé par la police. Plusieurs centaines de personnes se sont néanmoins rendues à proximité en prévision du discours.

Madrid maintient la ligne dure

À Madrid, le premier ministre Mariano Rajoy avait déjà prévenu qu’une déclaration unilatérale d’indépendance pourrait entraîner la suspension de l’autonomie de la région, tel que le permet l’article 155 de la Constitution espagnole.

Un porte-parole de son gouvernement a aussi rappelé mardi matin que Madrid considère comme « illégal » tout le processus mis en œuvre par le gouvernement de M. Puigdemont.

Lundi, la vice-présidente du gouvernement espagnol, Soraya Saenz de Santamaria, a invité l'exécutif catalan à renoncer à toute proclamation d'indépendance, menaces à la clé. « En cas de proclamation unilatérale d'indépendance, des décisions seront prises pour restaurer la loi et la démocratie », a-t-elle averti.

Mme Saenz de Santamaria avait également déclaré qu'il n'y avait « pas de place pour la médiation entre la légalité et l'illégalité, entre la loi et la désobéissance, entre la démocratie et la tyrannie ».

Une population divisée

Malgré les résultats du référendum – selon le gouvernement catalan, 43 % des électeurs de la région ont voté à 90 % en faveur du oui à l’indépendance – la population catalane est très divisée sur le projet d’indépendance, comme l'a rappelé la manifestation en faveur de l'unité espagnole qui a eu lieu dimanche.

L’écrasante victoire des partisans de l’indépendance au référendum s’explique en partie par le fait que ceux qui s’opposent à ce projet politique n’ont pas fait campagne et ne sont pas allés voter lors de ce scrutin, invalidé par la Cour constitutionnelle de Madrid.

Les sondages d'opinion montrent que huit électeurs sur dix auraient préféré la tenue d'un référendum négocié avec Madrid, afin que les deux camps fassent campagne, comme cela a été le cas en Écosse, il y a trois ans, ou au Québec, en 1995.

Les indépendantistes, qui contrôlent le Parlement régional, maintiennent que le référendum sur l’autodétermination de la Catalogne est néanmoins légitime, puisqu’il a été décidé par une majorité de parlementaires.

Depuis le référendum, une quinzaine de grandes entreprises espagnoles ont annoncé leur intention de déménager leur raison sociale hors de la Catalogne. Cela inclut six des sept firmes catalanes cotées à l'indice des valeurs vedettes de la Bourse espagnole.

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