Justin Trudeau a choisi sa journée. Une semaine jour pour jour avant que l'on sache si le Canada est vraiment en récession technique, il est apparu, accompagné de Paul Martin, le maître d'oeuvre des huit surplus libéraux.

Une analyse d'Emmanuelle Latraverse

Mais, en lançant son offensive « crédibilité économique », le chef libéral a aussi jeté les dés. Il fait le pari d'être le seul chef à rompre avec le dogme de l'équilibre budgétaire.

La stratégie n'est pas sans risque pour un chef à l'égard duquel les Canadiens entretiennent toujours des doutes sur sa capacité de gérer l'économie canadienne. À en croire les sondages, tant Stephen Harper que Thomas Mulcair semblent le devancer confortablement à cet égard dans l'esprit des Canadiens.

Justin Trudeau se donne donc une semaine pour commencer à renverser cette tendance. Une semaine, oui. Car, mardi prochain, le 1er septembre, le verdict tombera. Les dernières données sur la croissance du PIB en juin seront publiées. L'hypothèse selon laquelle le Canada est en récession technique, avec six mois consécutifs de croissance négative, sera confirmée ou infirmée.

À ce moment-là, toute la joute politique autour du discours économique risque fort de se corser et, ainsi, de s'accélérer. Les libéraux ne peuvent se permettre d'être en marge de ce débat.

Un jeu de contrastes

Dans cette campagne où la stabilité affronte le changement, les libéraux semblent miser sur les contrastes pour rassurer. Au jeune âge et à l'inexpérience de Justin Trudeau, ils ont juxtaposé le bilan et les cheveux gris de Paul Martin. Au doute général dans la population sur sa capacité de gouverner, il a offert son équipe économique de 31 candidats.

Certes, l'exercice visait tout autant à promouvoir des candidats sérieux dans des circonscriptions que le Parti libéral espère gagner, mais les libéraux espèrent surtout qu'il laisse entrevoir aux électeurs l'embarras du choix qu'aurait leur chef lorsque le temps sera venu de former un Conseil des ministres.

C'était un autre contraste, donc, entre un chef libéral entouré de son équipe et l'image qu'ils entretiennent d'un chef conservateur seul au sommet. Un peu facile, me direz-vous, mais qui n'a pas remarqué que le ministre des Finances, Joe Oliver, n'occupe pas la même place que Jim Flaherty, aux côtés de Stephen Harper.

Le pari du déficit

On en revient donc au déficit. Pourquoi le Parti libéral prend-il le risque d'envisager clairement un déficit et, ainsi, de donner des munitions au chef conservateur?

La réponse est simple. Dans la guerre de la crédibilité, Justin Trudeau doit avant tout s'imposer face à Thomas Mulcair. Avant d'espérer défaire Stephen Harper, les libéraux doivent doubler le NPD, s'imposer comme LA voix crédible du changement.

Encore faut-il que Justin Trudeau fasse oublier sa phrase malheureuse de février 2014, où il avait affirmé que le budget allait s'équilibrer tout seul.

En disant oui à un déficit, les libéraux espèrent donc forcer la main du NPD, dont le chef a clairement indiqué qu'il respectera l'équilibre budgétaire dès cette année. Justin Trudeau veut donc forcer Thomas Mulcair à expliquer clairement où il coupera dans les finances publiques pour arriver au déficit zéro, tout en finançant ses coûteuses promesses.

Déjà, le NPD tente de parer le coup. Hausser les impôts des grandes sociétés, abolir le fractionnement du revenu, abolir le Sénat, les subventions à l'industrie pétrolière, la liste des coupes potentielles est précise. Tout pour projeter l'image d'un NPD responsable, sérieux, capable de l'ultime défi des finances publiques canadiennes.

Mais alors que le dollar canadien est à son plus bas depuis 2004, alors que le prix du baril de pétrole est en deçà des 40 $, les prévisions budgétaires de tous les partis politiques reposent sur une glace plus que mince. Il n'est pas surprenant que Stephen Harper laisse miroiter ses promesses électorales pour des jours meilleurs, quand « les finances publiques le permettront ».

C'est ainsi que le chef libéral, celui du centre, a renoncé au déficit zéro à tout prix, afin de s'acheter une certaine marge de manoeuvre face à l'incertitude économique. C'est ainsi aussi que le chef de gauche, Thomas Mulcair, s'engage à l'équilibre budgétaire dès cette année pour faire taire les « néo-sceptiques ». Et pour compliquer davantage la donne, Stephen Harper, le premier ministre des compressions budgétaires des dernières années, s'indigne du remède de cheval de Paul Martin dans les années 90.

Le calcul des stratèges libéraux repose sur la soif de changement et l'espoir que l'héritage économique de Paul Martin et la force de l'équipe qui entoure leur chef suffiront à apaiser les craintes et minimiser l'épouvantail du déficit.

Finalement, les libéraux veulent changer le débat. Pour faire oublier les doutes sur leur chef, ils veulent camper le duel avec Thomas Mulcair comme en étant celui entre investir ou couper, croissance ou compressions.

C'est le monde à l'envers de cette course à trois, où chaque chef tente de s'attirer les électeurs potentiels de ses adversaires. Pour y arriver, Justin Trudeau a clairement indiqué qu'il est prêt à prendre le risque politique du déficit.

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