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Le REM traversera un dépotoir de déchets dangereux

EXCLUSIF – Le train léger du Réseau électrique métropolitain doit passer dans un tunnel qui sera aménagé en plein cœur d'un ancien dépotoir industriel à Pointe-Saint-Charles.

Un texte d'Alexandre Touchette

Pour atteindre le roc, une tranchée de près de 500 mètres de long devra être creusée dans ce lieu hautement contaminé par des hydrocarbures et des BPC – une contrainte qui soulève des questions sur la protection de l'environnement.

Pendant une centaine d’années, à partir de 1866, un marais situé sur les berges du fleuve à Pointe-Saint-Charles a été utilisé comme dépotoir. Des tonnes de déchets domestiques et industriels ont été déversées dans ce secteur, qui s’étend entre les ponts Champlain et Victoria. Au fil des décennies, ce dépotoir a été remblayé au point de faire reculer les berges naturelles du fleuve de plus de 500 mètres jusqu’à l’emplacement actuel de l’autoroute Bonaventure. Le lieu, appelé autrefois Technoparc Montréal métropolitain, a été rebaptisé Parc d’entreprises de la Pointe-Saint-Charles, et plusieurs bâtiments commerciaux y ont été construits.

Le tracé du REM prévoit qu’après avoir traversé le fleuve sur le nouveau pont Champlain, le train va suivre la rue Marc-Cantin et entrer sous terre près des studios Mel's. Pour permettre au tunnel de descendre progressivement jusqu’au roc, une tranchée de près de 500 mètres de long devra être creusée en plein cœur du dépotoir et de la nappe d’huiles toxiques qui flotte sur les eaux souterraines.

Une étude réalisée pour le compte de la Ville de Montréal a estimé que le lieu contient plus de 1,5 million de litres d’hydrocarbures pétroliers qui s’apparentent à du diesel ou à du mazout dégradé. Ces huiles sont fortement contaminées par des BPC qui ont été enfouis dans le dépotoir.

Un tunnel vers l’inconnu

Le président de la Société pour vaincre la pollution, Daniel Green, n’est pas foncièrement contre l’idée de faire passer le tunnel par ce secteur, mais il demande des garanties pour assurer que l’excavation de plus de 5 millions de mètres cubes de déchets et de terre hautement contaminée n’entraînera pas une pollution supplémentaire vers le fleuve. Il s’inquiète aussi des effets des vapeurs toxiques sur les travailleurs qui vont excaver le site.

On s’entend, il y a là des HAP, des Benzo(a)pyrènes, un cancérigène humain reconnu, et des BPC, une substance très toxique. Ce n’est pas du bonbon! C’est l’un des pires sites de déchets dangereux au pays, alors on ne peut pas improviser ou s’adapter au fur et à mesure.

Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution

Le creusage d’un tunnel dans ce dépotoir va aussi perturber les efforts pour stopper l’écoulement des hydrocarbures toxiques vers le fleuve. Le projet Solution Bonaventure, financé à la hauteur de 10  millions de dollars par les trois ordres de gouvernement, prévoit la construction d’un mur de béton ancré dans le roc le long de l’autoroute Bonaventure pour isoler les contaminants des eaux du Saint-Laurent. Une trentaine de stations de pompage doivent être installées sur le site pour capter les huiles qui migrent de la gare de triage du CN vers le fleuve. Selon Daniel Green, le creusage de la tranchée en plein cœur du dépotoir va forcer la Ville de Montréal à réévaluer son projet.

On va devoir revoir complètement le plan de décontamination du site, sinon on risque de faire des travaux pour rien parce que les toxiques pourraient ne pas se rendre aux pompes parce qu’on a ce tunnel de béton qui va affecter l’écoulement.

Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution

Le professeur Alfred Jaouich, du département des Sciences de la terre et de l'atmosphère de l’UQAM est en faveur de la construction du REM, mais il estime que le projet doit être soigneusement planifié pour éviter des dérapages. Creuser un tunnel dans cette zone fortement contaminée soulève de nombreux défis qui rendent difficile l’évaluation précise des coûts, prévient-il.

La perturbation du site risque d’accélérer la dispersion des contaminants dans les sols et des eaux souterraines et l’excavation de millions de mètres cubes de terre pourrait polluer les eaux de ruissellement qui s’écoulent en surface vers le fleuve. De plus, le transport des millions de mètres cubes de terre fortement contaminée par des BPC hautement toxiques risque aussi de disperser la pollution à l’extérieur du site.

Selon le professeur Jaouich, le creusage de la tranchée et du tunnel va modifier l’hydrologie des nappes d’huiles contaminées, qui pourraient se faire un chemin jusqu’au roc à une centaine de mètres de profondeur.

Le roc en place n’est pas stable, c’est un roc qui peut être fissuré, un peu comme aux lagunes de Mercier, où l’infiltration peut se poursuivre avec des conséquences dramatiques.

Alfred Jaouich, professeur au département des Sciences de la terre et de l'atmosphère de l’UQAM

Trop tôt pour évaluer les coûtsCPDQ Infra, maître d'oeuvre du projet, affirme être bien au fait du problème, mais précise qu’il est encore trop tôt pour déterminer comment les travaux seront effectués. Chaque consortium devra, dans le cadre de sa soumission, proposer une solution pour tenir compte de ce problème particulier.

Le processus de conception-construction prévoit que les plans d’ingénierie seront conçus au fur et à mesure des travaux, une fois le contrat accordé et les travaux commencés. Toutefois, les coûts associés au creusage d’un tunnel dans ce site contaminé ont déjà été pris en compte dans le budget total du projet.

« Ça avait déjà été estimé au départ dans les coûts du projet, alors il n’y a pas de coûts supplémentaires, a indiqué le directeur des relations médias à CDPQ Infra, Jean-Vincent Lacroix. Toutes les exigences particulières sont transmises aux consortiums qui participent à l’appel d’offres présentement. »

« Les solutions qui vont être proposées vont tenir compte des caractéristiques du site et vont donc pouvoir se faire dans les règles de l’art », d'ajouter M. Lacroix.

La Ville de Montréal, qui est propriétaire des terrains où la tranchée sera creusée, « a pleinement connaissance des travaux à venir dans le Parc d’entreprises de la Pointe-Saint-Charles et travaille en collaboration avec la CDPQ Infra ». « Au regard des données actuelles, la Ville maintient ses engagements pour la réhabilitation du site », écrit-elle dans un courriel transmis à Radio-Canada.

« La solution retenue comprend la construction d’un mur souterrain servant d’écran d'étanchéité, 23 puits de pompage, ainsi qu’une usine de traitement pour récupérer les eaux souterraines et les hydrocarbures en phase flottante sur sa propriété, ajoute-t-elle. La conception de l’ensemble du système est flexible, que ce soit pour le captage des eaux souterraines et des hydrocarbures que pour le traitement. Il pourra ainsi s’adapter au besoin, notamment lors de la construction du REM. »

Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), de son côté, n’a pas été en mesure de commenter cette problématique dans son rapport sur le REM parce que les travaux d’ingénierie de cette section du tracé n’avaient pas encore été réalisés. Les commissaires n’avaient donc pas suffisamment de détails pour se prononcer, mais ils tiennent pour acquis que les travaux de décontamination seront réalisés dans le respect des normes en vigueur.

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