Une clôture métallique les séparait de leur quartier. Dans leurs yeux, je pouvais voir les maisons, les voitures, les enfants qui jouent sur les pelouses. Mais devant nous, il n'y avait plus que des décombres. Des squelettes de voitures, les fondations de centaines de maisons.

Un récit de Sylvain Bascaron

Diana, un petit bout de femme, avait le coeur gros comme celui d'un géant, tant et si bien que des larmes coulaient sur ses joues. « Ce que j'avais de plus précieux, m'a-t-elle confié, c'est une couverture pour mon fils, que son arrière-grand-mère lui avait fabriquée. Mon fils a 18 mois, son arrière-grand-mère n'a pas eu le temps de le rencontrer. Et je n'ai pas pensé prendre la couverture avant de fuir. » Fatiguée, triste, choquée de voir son quartier dans cet état, elle s'est tournée vers son conjoint, Trevor, qui l'a prise dans ses bras.

Trevor est un géant. Il y en a beaucoup, à Fort McMurray, des géants. Des hommes et des femmes qui travaillent de leurs mains. Des mécaniciens, des soudeurs, des menuisiers à qui je serre la pince et dont la main pourrait en tenir trois comme la mienne. Trevor aussi était ébranlé, mais lui n'a pas pleuré. Il s'est plutôt bombé le torse.

« C'est mon quartier », a déclaré Trevor, comme s'il venait d'y planter son drapeau. « C'est ici que vivent mes amis, c'est ici qu'il y a mon bout de terre, sur lequel j'ai construit ma maison. J'y ai mis de la sueur, j'y ai mis des larmes. Personne ne va me séparer de mon terrain. Je vais reconstruire ma maison ici. S'il n'y avait pas cette clôture, j'y serais déjà, armé d'un marteau. Le diable en personne ne me séparera pas de ce quartier. » Trevor le géant a le regard perçant et déterminé : « Cela ne nous brisera pas. »

Un mois plus tôt, 90 000 personnes s'étaient enfuies devant « la bête », un brasier incontrôlable qui avalait tout sur son passage, ne laissant que des amas de cendres.

Sandra avait fui dans la panique, les images la hantent encore : « Je sais maintenant de quoi l'enfer a l'air », m'avait-elle dit, après avoir conduit dans cet interminable couloir aux murs de feu et de fumée, laissant derrière sa maison en proie à la bête. Le temps d'en sortir, elle avait carburé à l'adrénaline, son corps avait suivi les ordres de cette partie du cerveau qui ne réfléchit pas, sa vie était en danger.

Mais l'information a fini par être analysée. Le traumatisme a laissé des traces. Un médecin l'a confirmé : la dépression, un mal contre lequel elle s'est déjà battue, est de retour. Sandra a le syndrome de stress post-traumatique.

Des 90 000 personnes à avoir rencontré la bête, des pompiers, premiers répondants et évacués, plus de 20 000 pourraient avoir le syndrome de stress post-traumatique, 30 000 sont susceptibles de connaître la dépression.

Les chiffres donnent le vertige. Des dizaines de milliers de personnes qui voudraient pouvoir fermer les yeux la nuit, sans voir les murs de flammes, sans sentir la fumée, sans entendre les sirènes, sans penser à l'incertitude du lendemain. « Pas un signe de faiblesse, dit Sandra, parce que vivre avec la dépression, c'est mener une bataille chaque jour. » Des géants.

J'ai pu rentrer à Fort McMurray avant les évacués.

Dans les rues désertes du quartier Beacon Hill, ravagé par les flammes, j'entendais encore l'accent terre-neuvien de Gail, qui était prête à partir. Sur la butte surplombant les décombres du quartier Waterways, je me suis demandé comment réagiraient les gens d'ici, apercevant les décombres. Mais à la veille du retour, je n'avais pas tout vu.

Sur la route menant à Fort McMurray des affiches souhaitant la bienvenue aux résidents. « Nous sommes forts. » « Merci d'être restés en vie. » « Quelle résilience! » Et puis prenant la courbe, et descendant la côte qui menait au centre-ville, sur un viaduc, deux camions de pompiers. Les grandes échelles déployées soutenant un immense unifolié. Et sous le drapeau, des pompiers qui souhaitaient la bienvenue, et des voitures qui faisaient entendre leur gratitude aux nouveaux héros, ces autres géants. Les frissons. Les larmes. La fierté. La joie d'être de retour. Rares sont ceux qui ont tourné les yeux vers Waterways.

Angélina, elle, a tourné les yeux vers Waterways. « C'est triste... C'est plus triste que ce à quoi je m'attendais », m'a-t-elle dit, tenant à deux mains un ourson en peluche reçu de la Croix-Rouge, pour la consoler.

Tommy aussi a vu l'ampleur de la dévastation « indescriptible ». Un rire nerveux pour retenir des larmes. « J'ai des amis qui ont tout perdu. Je suis plutôt chanceux. » Il prendra un mois pour changer le frigo et la laveuse en proie aux moisissures, pour repeindre les murs, et puis « ma famille pourra revenir, ou j'irai les chercher, dit-il. Après, je vais aider mes amis à reconstruire. »

Être journaliste, c'est rapporter des faits. Mon rôle est de vous informer. J'ai côtoyé la bête durant quelques jours, j'ai aussi côtoyé les géants de Fort Mac à leur retour. Il y a Diana, Trevor, Sandra, Angélina et Tommy. Mais il y a aussi Melanie, Sonia, Doris, François, Maryse, Rick, Debbie, Tara, Daniel, Leah, Pat... J'aime bien parler d'histoires, plutôt que de reportages. J'aurais voulu vous raconter 90 000 histoires.

« Étiez-vous là? » m'a demandé le commis de l'hôtel à mon départ, faisant référence au jour de l'évacuation. « Oui, lui ai-je répondu, nous nous sommes échappés des flammes et avons passé notre première nuit de trois heures sur le plancher de l'aéroport... » Il s'est mis à rire : « Vous aussi, vous aurez votre histoire à raconter! »

« Ah! Ça oui! »

Feu de forêt à Fort McMurray

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Une caméra de sécurité montre quelque chose d'extraordinaire





Rabais de la semaine