Justin Trudeau a montré qu'il aime prendre des risques en politique. Son approche tant sur le dossier d'Énergie Est que sur le front des changements climatiques le place sur la corde raide.

  Une chronique d'Emmanuelle Latraverse

Risquer le jeu de l'arbitre

Voilà des semaines que Justin Trudeau évite de mentionner les mots « Énergie Est » ou « oléoduc »; des semaines qu'il s'accroche à l'ultime euphémisme selon lequel la responsabilité d'un premier ministre est d'acheminer les ressources naturelles du pays vers de nouveaux marchés, et que sa responsabilité est de forger un consensus.

Or, entre la demande d'injonction du Québec et les menaces de représailles de la Saskatchewan, il a été obligé de préciser enfin sa pensée.

« Comment ne pas dire non à Énergie Est qui va transporter 1,1 million de barils de pétrole par jour, quand vous plaidez pour un Canada plus vert? » lui a-t-on demandé à Vancouver.

« On n'est pas encore rendu à un monde sans fossiles », a répondu le premier ministre.

Morale de l'histoire : tant qu'il y aura de l'argent à faire avec les énergies fossiles, tant qu'elles pourront être un moteur de l'économie canadienne, il serait fou de s'en passer.

Mais ce premier ministre qui a promis de réconcilier environnement et développement économique veut aussi mettre le Canada sur la voie d'un vrai virage vert, d'où les plaidoyers répétés pour l'innovation, les technologies propres et les investissements en infrastructures vertes.

« Nous devons trouver une manière de développer et d'extraire nos ressources naturelles, incluant les combustibles fossiles, de manière plus propre et plus responsable », affirme le premier ministre.

Alors, la question se pose. Si Justin Trudeau n'a jamais eu peur de prendre des risques, lui qui a dit oui aux déficits, oui à la légalisation de la marijuana, oui à des hausses d'impôts pour les riches, oui au niqab... pourquoi ne dit-il pas clairement oui aux oléoducs à condition que les pétrolières fassent leurs devoirs, quand tout son discours tend en ce sens?

La réponse semble de plus en plus claire.

Le débat sur Énergie Est est trop mal parti pour que le premier ministre y associe la crédibilité de son début de mandat.

En évitant de trop se mouiller, il semble espérer que TransCanada réussira enfin à comprendre le message et à faire le nécessaire pour rallier ses opposants et forger cette acceptabilité sociale qu'elle a si spectaculairement échoué à bâtir jusqu'ici.

Il semble espérer que ses voies ensoleillées et son message que tous devraient faire mieux finiront par être entendus des grandes pétrolières comme TransCanada.

Mais cette stratégie fondée sur l'optimisme et sur la bonne foi comporte le risque que, comme Northern Gateway avant, Énergie Est s'enlise. Et alors, selon ses propres règles, il risque d'échouer à s'assurer que « les ressources naturelles atteignent de nouveaux marchés ».

Les voies ensoleillées, entre la carotte et le bâton

Un signal fort lors de la conférence de Paris, une rencontre fédérale-provinciale, un prix sur le carbone et des centaines de millions, voire des milliards d'investissements dans les technologies et les infrastructures vertes. Il semblait si simple de changer la donne face aux changements climatiques.

La promesse était précise, son exécution plutôt floue. Un équilibre parfait en campagne électorale, mais qui comporte également une importante part de risques.

Justin Trudeau plaide que ses homologues provinciaux sauront surmonter leurs différences politiques et idéologiques, parce que l'environnement ne devrait pas être un enjeu partisan.

Certes, mais le problème demeure entier. Alors qu'Ottawa mise sur un prix du carbone national pour réduire les gaz à effet de serre, les provinces défendent âprement leurs approches respectives, après avoir été laissées à elles-mêmes pendant des années.

Déjà en décembre, le premier ministre Philippe Couillard affirmait clairement que le Québec en a déjà fait assez. L'Alberta vient de franchir le Rubicon en dévoilant enfin un plan strict pour réduire les émissions, et la Colombie-Britannique paie le prix de sa taxe sur le carbone. Chacun donc a l'impression d'apporter sa contribution.

Le problème, c'est que ce n'est pas assez. Les engagements des provinces à ce jour ne permettent même pas d'atteindre la cible des conservateurs, cible si longtemps décriée.

Comment donc convaincre les provinces d'en faire davantage dans un climat économique si difficile et, surtout, de se rallier à une approche fédérale?

Les provinces, sans surprise, réduisent leurs attentes quant à leur rencontre avec le premier ministre Trudeau.

« Je ne sais pas ce sur quoi les provinces réussiront à s'entendre, mais nous nous entendons sur l'importance d'agir », affirme la première ministre de l'Ontario. Disons qu'on est encore loin d'un grand plan national de lutte contre les changements climatiques, comme le laissait présager le chef libéral en campagne électorale.

Pour l'instant, Justin Trudeau semble miser sur l'idéalisme de sa proposition, le devoir pour la classe politique canadienne d'être à la hauteur. Son aveu à la conférence Globe 2016 dit tout.

Il affirme ainsi que sa responsabilité est de forger des consensus, mais rappelle que les provinces, les municipalités, les chefs autochtones, l'industrie devront contribuer. Il lance ainsi le défi à ses homologues provinciaux d'être à la hauteur des idéaux et des attentes des Canadiens face à la menace climatique.

Ce n'est pas pour rien que la ministre de l'Environnement a partagé sur Twitter ce signal d'ouverture si minimaliste du PDG de Suncor.

« C'est important parce que c'est compliqué. Nous voulons faire partie de la solution, nous voulons être certains qu'à partir de maintenant des choses judicieuses prendront forme », dit Steven Williams, le PDG de Suncor.

Dans l'ère post-conférence de Paris, tout le monde veut bien entrer dans la danse de la lutte contre les changements climatiques.

Le gouvernement libéral doit trouver la façon de convaincre les provinces, l'industrie, les citoyens d'en faire plus, de payer plus. Il doit convaincre le pays que la lutte contre les changements climatiques est un risque qui en vaut la chandelle. C'est le beau risque des débuts de Justin Trudeau.

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