Le plus ancien monarque de la planète de notre époque n'est plus : le roi de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, a rendu son dernier souffle jeudi à l'hôpital Siriraj de Bangkok, selon un communiqué du palais royal. Il avait 88 ans.

Le prince héritier Maha Vajiralongkorn, âgé de 64 ans, va lui succéder, a rapidement annoncé jeudi le chef de la junte thaïlandaise, le général Prayut Chan-O-Cha. « Le gouvernement procédera à la succession » en faveur du prince héritier, a-t-il annoncé, « invitant le public à faire un deuil d'un an ».

Le prince héritier a demandé « du temps » avant de devenir roi, a ajouté le chef de la junte au pouvoir. « J'ai été reçu en audience royale par le prince héritier. Il a demandé du temps pour se préparer avant d'être proclamé roi », a déclaré le général Prayut Chan-O-Cha devant la presse.

La mort du roi, dont la cause n'a pas été dévoilée, plonge dans une ère de grande incertitude le pays, déjà secoué par une série de changements de gouvernement et deux coups d'État militaires au cours de la dernière décennie.

Le roi Bhumibol avait un statut de demi-dieu, et même s'il n'avait pas de pouvoir politique, il était souvent considéré comme le seul ciment d'une nation très divisée politiquement.

Son fils, qui vivait la plupart du temps en Allemagne jusqu'ici, est bien moins connu et vénéré par la population. Son couronnement ne devrait survenir qu'au terme de la longue période de deuil.

Dans l'enceinte de l'hôpital Siriraj, où le souverain était soigné de façon presque continue depuis deux ans, des milliers de Thaïlandais se sont écroulés à l'annonce de sa mort, pleurant à chaudes larmes et s'étreignant pour se consoler.

Le roi faisait l'objet d'un authentique culte de la personnalité. Ses portraits sont omniprésents dans le pays et ses réalisations sont évoquées dans des manuels scolaires et des documentaires télévisés. Dans les cinémas, un bref film vantant ses mérites est présenté avant chaque présentation, et l'audience doit se lever pour toute sa durée.

Ce culte est renforcé par l'une des lois de lèse-majesté les plus sévères au monde. Quiconque est accusé de critiquer le roi ou les membres de sa famille immédiate est passible de 15 ans de prison. Sa succession était d'ailleurs un sujet tabou, ce qui contribuera à amplifier l'incertitude de la population sur la suite des événements.

Le général Prayut Chan-O-Cha a précisé qu'aucune activité gouvernementale n'aura lieu au cours des 30 prochains jours. Les écoles seront vraisemblablement fermées pour plusieurs jours, les citoyens porteront du noir et d'innombrables offrandes seront faites dans des temples bouddhistes. 

Né à Cambridge, aux États-Unis, le 5 décembre 1927, alors que son père étudiait la médecine à l'Université Harvard, Bhumibol Adulyadej était monté sur le trône en 1946, à l'âge de 18 ans, dans des circonstances troubles.

Son frère, Ananda Mahidol, avait été trouvé mort d'un tir de pistolet quelques heures plus tôt dans sa chambre du palais royal. Les circonstances de son décès n'ont jamais été clairement élucidées. 

Au cours des décennies qui ont suivi, il est devenu une figure d'unité pour la nation, traversant une multitude de crises politiques qu'il a souvent contribué à régler par des gestes aussi simples que décisifs. 

En 1973, par exemple, il a ouvert les portes du palais royal à des étudiants militant pour la démocratie qui fuyaient les balles de soldats fidèles à une dictature dirigée par un triumvirat. Devant ce message clair, le trio n'a pas mis de temps à s'exiler.

En 1992, à l'occasion de nouveaux affrontements entre l'armée et des défenseurs de la démocratie, il avait sommé des protagonistes des deux clans de se prosterner devant lui et de promettre la paix, devant les caméras de télévision. La crise a immédiatement pris fin.

Le roi avait aussi joué un rôle-clé pour convaincre les populations du nord de laisser tomber la culture de l'opium, au profit du café ou du thé. Au total, le palais royal est crédité de plus de 4300 projets de développement économique.

Malade depuis plusieurs années, il est demeuré plus discret dans le cadre des derniers affrontements opposant les partisans de l'ex-premier ministre Thaksin Shinawatra, s'identifiant par le rouge, et l'élite ultraroyaliste, arborant le jaune, couleur de la royauté. 

L'armée a cependant évoqué la nécessité de sauvegarder la monarchie lors du dernier coup d'État, en 2014. Elle contrôle la scène politique depuis et milite pour l'adoption d'une nouvelle constitution qui lui accorderait un rôle-clé pour l'avenir.

Quel impact pour le pays?

Des élections ont été promises par la junte pour la fin de 2017, mais avec la mort du roi, « le retour à la démocratie pourrait être repoussé », estime le spécialiste américain de l'armée thaïlandaise Paul Chambers.

« Le prochain roi ne sera pas aussi influent que le roi Bhumibol et je parierais qu'il y aura beaucoup de compétition de la part de l'armée pour mettre la main sur le pouvoir », croit Paul Handley, l'auteur d'une biographie du défunt monarque, qui avait d'ailleurs été bannie dans le pays. 

« Les gens sont anxieux et appréhendent l'avenir proche parce que le roi a joué un rôle si fondamental dans la transformation de la Thaïlande en une nation moderne », résumait pour sa part Thitinan Pongsudhirak, de l'Université Chulalongkorn de Bangkok, interrogé avant l'annonce du décès.

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