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Leonard Cohen : l’année marquante inattendue de 2008

Dans le remarquable parcours de l'incomparable Leonard Cohen, une année somme toute assez récente représente un cas d'espèce singulier: l'an de grâce 2008 où l'honneur qu'il n'attendait pas a coïncidé avec une renaissance sur scène.

Un texte de Philippe Rezzonico

Leonard Cohen a été intronisé au Panthéon de la renommée du rock and roll le 10 mars 2008. Remarquable, cet honneur, quand on y pense bien, pour un poète et écrivain devenu auteur-compositeur et interprète sur le tard.

Nous étions un trio de journalistes de quotidiens du Québec à être présents au Waldorf Astoria de New York ce soir-là, dépêchés pour couvrir l'intronisation grâce à un coup de pouce du Festival de jazz de Montréal (lire, André Ménard.) N'entre pas qui veut à cet événement trié sur le volet.

Cohen était intronisé le même soir que Madonna, John Mellencamp, The Ventures et The Dave Clark Five. Sa présence en soi, en chair et voix chaude et grave, était un événement presque aussi marquant que l'honneur qu'on lui faisait. Depuis 1994, après sa retraite bouddhiste, Cohen avait fait paraître un minimum de disques de matériel original - Ten New Songs (2001) et Dear Heather (2004) -, mais il était volontairement sous le radar, d'autant plus qu'il évitait la scène.

Il ne l'a pas foulée non plus pour chanter à cette occasion, laissant le Britannique Damian Rice interpréter Hallelujah. Lors de l'intronisation, les nouveaux immortels peuvent interpréter eux-mêmes leurs œuvres où laisser ce soin à quelqu'un d'autre. Pour ce qui est du discours d'intronisation, c'est Lou Reed qui s'en était chargé. Et de la façon la plus originale qui soit : en récitant des phrases entières des chansons de Cohen.

Le principal intéressé semblait l'homme le plus étonné du monde d'être sur les lieux.

« C'est un moment vraiment inattendu pour moi, avait dit Cohen. Ce n'est pas une distinction que je convoitais. Je n'ai même jamais rêvé l'obtenir. Je me souviens de la prophétie de Jon Landau au début des années 1970 : "J'ai vu l'avenir du rock and roll et ce N'EST PAS Leonard Cohen" », avait-il ajouté avec son humour fin, retouchant la célèbre phrase que le journaliste Landau avait écrite en parlant de Bruce Springsteen.

Obtenir un tel honneur à 73 ans aurait pu signifier une retraite définitive pour quiconque. Au contraire, cette année 2008 aura été celle de son retour sur les planches après 15 ans d'absence. On sait que la tournée était la résultante des malversations de son ancienne gérante (détournement de fonds de cinq ou six millions de dollars), mais quand même. Ce retour - trois spectacles fabuleux à la salle Wilfrid-Pelletier à l'été 2008 - fut un triomphe qui allait ouvrir la voie à une cavalcade mondiale qui allait se poursuivre jusqu'en 2010.

Ce que l'on ignorait encore, c'était qu'il s'agissait aussi d'un retour en grâce : le disque Old Ideas (2012), la seconde tournée mondiale (2012-2013) et l'album Popular Songs (2014) ont démontré que Cohen était plus inspiré que jamais. Quelle image de le voir se tortiller et chanter à genoux lors du concert au Centre Bell en 2012 ... à l'âge de 78 ans. Un tour de force.

Son dernier album, You Want It Darker (2016), était du même calibre, même s'il annonçait la fin. Quand tu chantes « I'm ready, my lord » dans la chanson-titre, ça laisse planer peu de doutes... Sur cet aspect, cette sortie de scène de Cohen ressemble furieusement à celle de David Bowie en janvier. Un départ dans la foulée de la parution du disque.

Et comme pour Bowie, jusqu'à la fin, Cohen a su demeurer pertinent, sensible et humain. Et le signal de cette renaissance vécue ces dernières années, curieusement, est survenu dans la foulée de l'honneur qu'il n'espérait pas, lors d'une année 2008 qui, en définitive, aura été marquante à plus d'un égard.

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