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Les attentats de Bruxelles soulèvent des failles dans le système

Le 18 mars dans l'après-midi, les forces de sécurité belges capturaient Salah Abdeslam, l'homme le plus recherché d'Europe pour son rôle dans les attentats du 13 novembre à Paris. Quatre jours plus tard, Bruxelles était à son tour la cible d'attaques djihadistes revendiquées par l'organisation État islamique.

Les explosions à l'aéroport de Bruxelles-Zaventem et dans la station de métro de Maelbeek ont fait au moins 30 morts et plus de 200 blessés. Comme en novembre à Paris, elles ont aussi relancé le débat sur l'efficacité des dispositifs de renseignement, de surveillance et sécurité mis en place par le gouvernement belge.

Depuis que l'enquête sur le 13 novembre a révélé que les attentats avaient été en partie préparés et planifiés à Bruxelles, la Belgique a pourtant annoncé une rallonge budgétaire de 400 millions d'euros pour renforcer ses capacités en matière de sécurité.

Mais les spécialistes des questions de sécurité mettent en avant le sous-financement des services de renseignement, le millefeuille administratif, l'ouverture relative aux prédicateurs fondamentalistes et l'existence d'un florissant marché noir des armes pour présenter la Belgique comme l'un des pays européens les plus vulnérables à la menace.

Retard des renseignements

Selon un haut responsable du gouvernement fédéral américain, les attentats de mardi démontrent que les autorités belges « n'ont pas encore renforcé leur main » dans la partie violente qui se joue contre les djihadistes.

Sur un versant polémique, le ministre français des Finances, Michel Sapin, a évoqué mardi la « naïveté » de « certains responsables politiques » belges face à la communautarisation.

Réfutant toute sous-estimation du risque, le député belge Didier Ducarme a répliqué sur France 3 : « Entendre des déclarations comme celles du ministre Sapin (...) sur la naïveté des politiques belges, je dois vous dire qu'à titre personnel, ça commence sérieusement à m'agacer », a-t-il dit avant de rappeler que Mehdi Nemmouche, accusé d'avoir tué quatre personnes le 24 mai 2014 au Musée juif de Bruxelles, était un Français.

Reste que la Belgique a un retard considérable à rattraper, elle dont les services de renseignement ne comptent que 600 agents, trois fois moins qu'aux Pays-Bas, alors même que proportionnellement à sa population, la Belgique est le principal pays pourvoyeur de djihadistes étrangers en Syrie ou en Irak.

Or, pour surveiller un seul suspect 24 heures sur 24 sans risquer d'être détectées, les agences de renseignement doivent mobiliser jusqu'à 36 agents, observent des responsables américains et européens du renseignement. Ce ratio explique que même des agences aussi pourvues en effectifs que le MI5 britannique ne peuvent suivre de près qu'un nombre limité de suspects à un instant donné.

D'après Alain Winants, qui a dirigé le renseignement belge de 2006 à 2014, la Belgique a été l'un des derniers pays en Europe à se doter de techniques modernes de collecte de renseignement et d'écoutes.

Trop d'institutions?

Le premier ministre Charles Michel a déjà reconnu qu'il fallait en faire plus. Or, si sécuriser totalement des cibles vulnérables comme des gares ou des aéroports est mission quasi impossible dans n'importe quel pays, la spécificité institutionnelle belge rend la tâche encore plus compliquée.

La Belgique est un pays divisé, avec six Parlements représentant les régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles-Capitale) et les communautés linguistiques (flamande, française, germanophone). L'existence de 193 forces locales de police et, pour Bruxelles, de 19 communes autonomes, dont Molenbeek et Schaerbeek, ne favorise pas le partage des informations.

Aux Pays-Bas, pays centralisé, « il est bien plus difficile pour des groupes de disparaître du radar en se déplaçant de 10 kilomètres seulement », explique Edwin Bakker, enseignant au Centre d'étude du terrorisme et de l'antiterrorisme à l'Université néerlandaise de Leiden.

La complexité des institutions politiques belges freine aussi l'adaptation de la législation. Dans la traque de Salah Abdeslam, qui a duré quatre mois, la police belge a dû démentir qu'elle raté le fugitif parce que la loi ne lui permettait pas de mener des perquisitions de nuit.

La Belgique est aussi un carrefour des ventes d'armes au marché noir. Chaque année, selon les statistiques policières, près de 6000 armes à feu sont saisies en Belgique, presque autant qu'en France, qui compte six fois plus d'habitants.

La plupart proviennent des Balkans, héritage de l'armée yougoslave et des guerres des années 1990. « Si tu as 500 à 1000 euros, tu peux obtenir une arme en une demi-heure », expliquait quelques jours après les attentats du 13 novembre Bilal Benyaich, spécialiste de l'islam radical pour le groupe Itinera basé à Bruxelles. « C'est ce qui fait que Bruxelles ressemble à une grande ville des États-Unis », ajoute-t-il.

Marginalisation

Les difficultés économiques et sociales dans certaines communes et certains quartiers où les musulmans sont surreprésentés sont aussi en cause, provoquant la marginalisation, le désespoir et, en bout de chaîne, facilitant la tâche des recruteurs du groupe armé État islamique comme Sharia4Belgium, groupe fondé en 2010 et aujourd'hui dissous.

Beaucoup d'immigrants originaires d'Afrique du Nord, notamment des Marocains, sont arrivés en Belgique dans les années 1960 pour travailler dans la sidérurgie et l'industrie automobile. Mais, avec la fermeture de nombre de sites industriels au cours des deux dernières décennies, leurs descendants n'ont pas eu les mêmes débouchés qu'eux.

Selon l'OCDE, la Belgique fait partie des pays industrialisés ayant le taux de chômage des jeunes le plus élevé. Ils sont également confrontés à une forme de discrimination en raison de leur appartenance à la communauté musulmane, qui représente environ 6 % de la population belge.

« La radicalisation que nous observons est essentiellement une crise identitaire », avançait récemment Olivier Vanderhaegen, chargé de mission à la commune de Molenbeek contre la radicalisation de la jeunesse.

Dans cette commune de l'agglomération bruxelloise, dont les ateliers et les usines lui valurent jadis le surnom de Petit Manchester, le taux de chômage est de 25 % (contre 7,9 % au niveau national), il atteint 37 % parmi les jeunes (22,6 % au niveau national). Et derrière les façades et les lofts prisés qui donnent sur le canal, les rues où l'on croise des étals, des boucheries halal et des mosquées où interviennent des prédicateurs fondamentalistes débouchent sur une des zones les plus pauvres d'Europe.

« Du fait de la difficulté de s'inscrire dans une société hostile, certains cherchent des réseaux alternatifs dans lesquels ils peuvent se fondre. Les engagements dans des activités de gang ou de combattants étrangers se développent aux marges de l'environnement local, là où ils ont grandi », estime Rik Coolsaet, spécialiste du terrorisme à l'institut royal des relations internationales Egmont.

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