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Les campagnes comme #MoiAussi sont-elles utiles?

Chaque fois, des milliers de témoignages sur les violences sexuelles contre les femmes sont publiés sur les réseaux sociaux. Après, la poussière retombe et on n'en parle plus. À quoi servent les mouvements comme #MoiAussi ou #AgressionNonDénoncée?

Un texte de Danielle Beaudoin

Il y a trois ans, en octobre 2014, Sue Montgomery, alors journaliste à The Gazette, et sa collègue du Toronto Star Antonia Zerbisias lançaient sur Twitter le mot-clic #BeenRapedNeverReported. Elles ont ouvert le bal en racontant leurs propres histoires d’agressions sexuelles.Les deux femmes ont fait ce geste spontanément, en réaction à l’affaire Jian Ghomeshi. Le mot-clic a généré 10 millions de tweets en 48 heures, partout dans le monde, se rappelle Sue Montgomery, encore ébahie par l’ampleur du mouvement. « Les femmes étaient prêtes pour ça », constate-t-elle aujourd’hui.Depuis, elle a abandonné le journalisme, et elle se présente maintenant pour Projet Montréal comme candidate à la mairie de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce.

La puissance du nombreElle a ressenti un grand soulagement en racontant son histoire sur les réseaux sociaux. « J’avais parlé de ça avec ma famille et mes amis, mais jamais publiquement comme ça. Je pense qu’à la fin, j’étais très fière. » En cliquant sur Send, elle s’attendait à recevoir des commentaires méchants : « J’avais peur des trolls ». Mais non, personne ne lui a envoyé de messages négatifs. Elle croit que les trolls se sont gardé une petite gêne devant l’ampleur des témoignages sur Twitter.

Sue Montgomery croit assurément que de tels mouvements valent la peine, ne serait-ce que pour rompre l’isolement des victimes. « Quand tu es victime d’agression sexuelle, tu te sens seule, et quand tu vois des milliers de tweets ou des messages sur Facebook, tu réalises : “OK, je ne suis pas folle, ça arrive, ça arrive trop souvent, et on doit faire quelque chose”. »Même son de cloche du côté de l’humoriste Léa Stréliski, qui a publié son histoire d’agression sexuelle sur Twitter en novembre 2014, en utilisant le mot-clic #AgressionNonDénoncée, l’équivalent francophone de #BeenRapedNeverReported. « Briser le silence, comme on le voit, c’est toujours important, parce que ça nous libère. Et puis aujourd’hui, avec les médias sociaux, ça crée souvent un sentiment collectif », estime l’humoriste.

Les réseaux sociaux, un espace sécuritaire

Christine Thoër et Chantal Aurousseau, professeures au Département de communication sociale et publique à l’UQAM, ont réalisé une étude en 2016 sur les témoignages d’agressions sexuelles sur les réseaux sociaux. Elles l’ont fait en collaboration avec le Regroupement québécois des centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS) et le collectif Je suis indestructible. Les chercheuses ont notamment voulu savoir pourquoi les femmes avaient témoigné sur les réseaux sociaux, et ce que ça leur avait apporté.

Les expertes ont notamment constaté que les médias sociaux étaient considérés comme un espace sécuritaire par certaines femmes, qui parlaient pour la première fois de leur agression. « C’était vraiment une façon de sortir l’agression du corps, de déposer quelque part ce qui leur était arrivé », explique Christine Thoër.

Cela peut sembler contradictoire par rapport à l’image qu’on a des réseaux sociaux, note l’experte. Mais tout comme Sue Montgomery qui n’a pas vu l’ombre d’un troll autour de ses témoignages, les femmes rencontrées par les chercheuses de l’UQAM ont eu très peu de commentaires négatifs sur les réseaux sociaux.Un espace plus sécuritaire que dans les médias traditionnels, note Christine Thoër, en faisant référence à l’affaire Alice Paquet. « Les commentaires qu’il y a eu sur les médias traditionnels [concernant le témoignage d’Alice Paquet] étaient beaucoup plus virulents et remettaient en question la parole des femmes. »

Témoigner, ensuite chercher de l’aideSur les réseaux sociaux, les témoignages de ces femmes sont en quelque sorte validés par les internautes, que ce soit par des mentions « J'aime » ou selon le nombre de fois que le témoignage a été vu, explique Christine Thoër.

Cette reconnaissance et cette empathie dans des mouvements comme #AgressionNonDénoncée ouvrent la porte à d’autres démarches, ajoute la chercheuse. « C’est vraiment un geste parmi d’autres gestes pour cheminer et se reconstruire. Et les centres d’aide, les thérapies vont être absolument nécessaires; mais ça faisait partie de ce parcours-là. »Le regard des autresUne fois que les femmes ont raconté publiquement leur histoire, elles risquent d’avoir à affronter leur entourage. « Et là, on est souvent obligées de choisir. Les gens choisissent leur camp et on est confrontées à ça », explique la chercheuse.

Qu’est-ce que ça donne?Les femmes rencontrées par les chercheuses de l’UQAM se sont posé la question. Une fois que la tension est retombée, un an après la vague du mot-clic AgressionNonDénoncée, elles se sont demandé ce que ça avait donné finalement. « C’est une question qu’on peut se poser. Est-ce que ça donne quelque chose ces mouvements-là? », observe Christine Thoër. Quand la poussière retombe, est-ce que plus rien ne se passe jusqu’au prochain scandale? C’est une possibilité, répond-elle. Du même souffle, elle dit avoir l’impression que ces mouvements s’additionnent.

L’humoriste Léa Stréliski pense la même chose : « En additionnant tout ça, tous les discours, tous les #MeToo, tous les statuts, un moment donné, la culture change, parce qu’on apprend. On apprend ».

Un travail de longue haleineCes mouvements, que ce soit #AgressionNonDénoncée ou #MoiAussi, ne changent sans doute pas les choses à court terme, souligne Christine Thoër. « Mais on voit avec chaque vague de témoignages qu'on ne repart pas complètement de zéro. Il y a des changements qui s'opèrent. Mais c'est un travail de longue haleine. Les médias sociaux contribuent à ce qu'une discussion se fasse dans l'espace public concernant la violence faite aux femmes. »Trois ans après son témoignage sur les réseaux sociaux, Léa Stréliski croit encore à l’importance de parler et de dire que c’est assez.

Il faudra du temps pour changer les comportements et les attitudes, note Christine Thoër. Et ces changements de culture passent notamment par l’éducation sexuelle à l’école et par une réflexion sur le système judiciaire et pénal, ajoute-t-elle.Ce phénomène des #MoiAussi ou #AgressionNonDénoncée est-il là pour rester? Oui, répond tout de go la chercheuse.

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