Retour

Les Cris et La Baie d'Hudson : 350 ans d'histoire

Ces jours-ci, les Cris de Waskaganish, dans le Nord-du-Québec, célèbrent le « premier contact » avec les aventuriers de la future Compagnie de la Baie d'Hudson, en 1668. Ils veulent comprendre et mettre en valeur le rôle essentiel qu'ils ont joué dans cette longue aventure, tant en affirmant ce qu'ils sont devenus : un peuple autonome, fier de ses racines, de sa culture, de ses traditions et de sa langue.

Un texte de Jean-Michel Leprince

Le 22 septembre 1668, des Cris du camp d’été de Waskaganish, au sud de la baie James, ont vu arriver dans l’estuaire de la rivière Rupert une étrange embarcation. C’était le Nonsuch, un cotre (ketch) battant pavillon britannique.

À son bord, une douzaine d’hommes avec l’explorateur et coureur des bois Médart Chouart, sieur Des Groseillers. Ce débarquement a été l’acte fondateur de la Compagnie de la Baie d’Hudson, que les Cris appellent le « premier contact ». Un contact qui allait changer le commerce en Amérique du Nord, les relations entre Européens et Autochtones dans le nord, entre Français et Anglais, qui allait changer l’histoire du futur Canada.

Charles Hester est le responsable de la culture, des sports, des loisirs et de la jeunesse au conseil de bande de Waskaganish. C’est lui qui doit organiser les activités du 350e anniversaire du « premier contact ».

Les Cris de la Baie-James avaient déjà vu des voiliers européens auparavant : celui d'Henry Hudson (dont la baie d'Hudson porte le nom) en 1610. Et leurs frères Innus plus au sud leur avaient parlé des voiliers français qui avaient amorcé avec eux la traite des fourrures, en Nouvelle-France.

Le Nonsuch est aperçu le 22 septembre 1668, lorsqu’il double la pointe nord de l’estuaire de la rivière Rupert (Namaska en cri).

Le contact avec l’équipage est cordial. Voici comment le décrit le capitaine du Nonsuch, Zachariah Gillam, dans son journal de bord : « Le 22 septembre, nous avons vu de la fumée à terre, nous avons tiré un coup de feu, des Indiens se sont approchés, avec lesquels nous avons eu quelque petit commerce, et ils sont partis. »

Déjà, le commerce! Il est tard dans la saison, le navire doit hiverner. Il est certain que sans l’aide des Cris, l’équipage n’aurait pas pu haler le navire à l’abri des glaces ni survivre sans nourriture.

Au printemps, le Nonsuch repart vers Londres avec une cargaison de magnifiques fourrures qui sauront convaincre les commanditaires de la Compagnie de la Baie d’Hudson de la valeur de la découverte du sieur Des Groseillers.

Une réplique grandeur nature du Nonsuch, offerte par la Compagnie en 1973, occupe une immense salle du Musée du Manitoba, à Winnipeg, dans la section de La Baie d’Hudson. C’est là que se trouvent aussi toutes les archives de la Compagnie. Un vrai trésor.

Charles Herser et deux membres de sa famille ont demandé de pouvoir consulter tous les documents relatifs à leur communauté depuis 1668. On leur a remis 10 boîtes de documents.

Des reçus de traites, des journaux de bord des administrateurs, des photos de Waskaganish vont leur permettre de reconstituer la vie de leurs ancêtres.

Des échanges équitables? 

Le Musée du Manitoba a fait cadeau d’une magnifique maquette du Nonsuch à la communauté de Waskaganish. Elle a permis aux Cris de réfléchir à cette relation avec la Compagnie. Était-elle bénéfique ou, au contraire, les Autochtones ont-ils été exploités injustement? Les avis sont partagés.

« Les Cris ont été traités injustement par ces premiers visiteurs dès leur arrivée, selon Saunders Weistche, un ancien. Ils ont été exploités. Alors maintenant, on fête cette arrivée! La Baie d’Hudson aurait pu traiter les Cris beaucoup mieux. »

L’historien de la communauté, Joseph Jolly, ne partage pas cet avis. « Honnêtement, je crois que la Compagnie de la Baie d’Hudson a été bonne pour les Autochtones. Elle leur donnait des emplois et une source de revenus en échange de leurs fourrures. Elle les a aidés. Les outils modernes leur ont facilité la vie. Sans leurs efforts de conservation dans les années 1930, ajoute-t-il, les castors auraient disparu ».

La baie James a été une terre de conflit entre Anglais et Français à la recherche des plus belles fourrures. Les Cris ont su parfois naviguer entre les deux camps. Était-ce bon ou mauvais? Charles Hester, philosophe, tranche le débat. « Ça fait 350 ans qu'on fait des affaires avec les Européens, Anglais et Français; et quand Hydro-Québec arrive à notre porte, on a déjà eu l'expérience de faire des négociations avec des grandes compagnies comme La Baie d'Hudson. Ce n’était pas une chose nouvelle pour nous autres. »

En fait, pour Charles Hester et pour beaucoup de Cris de la Baie-James, l’événement le plus important de leur histoire, c’est la Convention de la Baie-James pour le développement hydroélectrique du Québec qui a marqué le début de la prise en main de leurs propres affaires.

D'ailleurs, la pierre tombale du grand chef Billy Diamond, le grand négociateur, est imposante dans le petit cimetière de Waskaganish.

Plus d'articles