CRITIQUE – Quand j'étais un jeune adulte, au tournant des années 1970-1980, les gens qui s'habillaient chic sortaient dans les discothèques et ceux qui étaient vêtus en jeans allaient voir des shows rock. Je généralise, bien sûr, mais il n'y avait guère d'entre-deux musical ou vestimentaire à cette époque.

Un texte de Philippe Rezzonico

Les décennies ont passé et nous avons eu droit à des fusions – impensables dans le temps – qui n’offusquent ni l’œil ni l’oreille de nos jours. Du même souffle, nous avons eu des artistes qui se sont frottés à plusieurs genres musicaux avec bonheur. Justin Timberlake est de ceux-là.L’Américain originaire du Tennessee était de passage dimanche soir au Centre Bell pour le premier de deux concerts de sa tournée Man of the Woods, titre de son récent album dont certaines chansons aux effluves folk et country affichent un contraste saisissant avec son diptyque de 2013 (The 20/20 Expérience), fortement orchestré, et ses albums des années 2000 (FutureSex/LoveSounds et Justified), taillés sur mesure pour les discothèques.Si la cohabitation des genres – des chansons de tous les disques étaient au programme – restait à démontrer, nous savions avant le début du concert que la production allait être digne de mention: deux sections distinctes pour les instruments des musiciens sur la scène principale, une allée qui serpente jusqu’à l’autre bout de la patinoire, ainsi que deux zones privilégiées, avec bars, au centre du parterre.

Vue optimale

L’utilisation optimale de l’espace a permis aux 18 934 spectateurs d’avoir Timberlake et ses musiciens à portée de main, à un moment ou à un autre. Durant Filty, en début de programme, le meilleur point de vue était celui des spectateurs au-devant de la scène principale.

Pendant Señorita, c’étaient ceux de l’arrière-scène qui ont pu voir Justin face à eux, tandis que les plateformes des musiciens faisaient une demi-rotation sur elles-mêmes. Sinon, l’action pouvait se produire entre les deux bars au parterre (12 musiciens pour Drink You Away) ou à l’autre bout de la patinoire. Excellente initiative. En revanche, la production ne réservait pas de coup d’éclat comme celui de la passerelle surélevée qui survolait le parterre lors de la tournée de l’été 2014, au Centre Bell.

Rayon décoration : six feuillus sans feuilles – c’est encore l’hiver, après tout – et un petit enclos de broussailles conféraient un semblant de cohérence avec la thématique du disque et de la tournée. Dans les faits, ce sont sur les écrans-filtres qui descendaient du plafond que la plupart des images de verdure (montagnes, prés, animaux, ciels bleus ou étoilés) sont apparues.Avec 21 musiciens et danseurs à ses côtés, Timberlake avait les moyens de ses ambitions. Fidèle à son habitude, il a offert de nombreuses chorégraphies rodées au quart de tour, parfois robotiques, comme il en a le secret. La séquence durant Midnight Summer Jam, où tout son monde sauf le batteur a traversé le parterre du Centre Bell aller-retour, était exemplaire avec des chorégraphiques qui avaient la fougue de Michael Jackson, l’esprit collectif des Temptations, et une pétarade de cuivres dignes d’Earth Wind and Fire.

Cohabitation forcée

C’est à ce moment, paradoxe, que l’on a repéré les problèmes d’esthétisme musical liés à une cohabitation forcée. C’était encore plus évident pour Montana, une chanson du nouvel album presque folk, qui reposait pratiquement sur une rythmique funk en spectacle. Ça ne fonctionnait tellement pas…Pour une dynamique version de Suit & Tie, Justin et ses danseurs ont laissé tomber un instant la chemise de chasse pour le veston. Et le chanteur/danseur a enchaîné avec un numéro de danse avec son micro très spectaculaire.

L’enchaînement de LoveStoned et de SexyBack a fait danser tout ce qui était humain dans le Centre Bell, tandis que la succession de My Love, de Cry Me a River – gigantesque, avec participation de la foule – et de Mirrors a fait monter les décibels à un niveau insoutenable.

Timberlake l’a noté en disant que la foule montréalaise était la plus bruyante de la tournée jusqu’ici – il avait dit la même chose la dernière fois – et il a rappelé qu’il avait déjà célébré son anniversaire en ville. Il était d’ailleurs surpris d’apprendre qu’une dame nommée Sue, assise à l’un des bars, célébrait ses 70 ans. C’est à ce moment que l’Américain a demandé à la foule de hurler « Happy Birthday Silas! », pour son petit garçon qui va avoir trois ans cette semaine.

Ce genre de moment chaleureux, qui semble réduire un aréna à la dimension d’un salon, a volé la vedette au segment acoustique qui a suivi. Autour d’un véritable feu de camp – on voyait la fumée monter vers le plafond –, Timberlake et ses musiciens ont enchaîné Dreams (Fleetwood Mac), mollassonne; Ex-Factor (Lauryn Hill), honnête; Come Together (Beatles), complètement ratée (John Lennon a dû se retourner dans sa tombe); ainsi que Thank God, I’m a Country Boy (John Denver), passable, toutes interprétées par ses choristes.

Pourquoi Timberlake n’a-t-il pas pris lui-même le devant de la scène? Il avait été renversant avec ses interprétations de Heartbreak Hotel (Elvis) et de Human Nature (Michael Jackson) il y a quatre ans. D’ordinaire, la portion intimiste d’un concert en aréna est un moment fort et émouvant – pensez à Coldplay ou à U2. Ici, tout est tombé à plat. La très jolie Morning Light a ramené le plaisir à l’avant-plan, mais Timberlake a ensuite interprété What Goes Around Come Around en mode guitare-voix. Gaspillage, selon moi, pour sa chanson soul par excellence. Et erreur stylistique.Remarquez, ce n’était pas la seule. Entendons-nous, je n’ai contre le look « chemise de chasse ». Mais de voir Justin et ses collègues vêtus comme s’ils sortaient du bois se déhancher durant Rock Your Body sur un plancher à carreaux multicolores similaire à celui où dansait John Travolta dans Saturday Night Fever, ça semblait surréaliste. Autant que d’imaginer les gars de Pearl Jam donner un concert en tuxedo en pleine période grunge, il y a 25 ans…

Avec Supplies ainsi que les irrésistibles Like I Love You et Can’t Stop the Feeling en clôture, Timberlake a bouclé en force sa prestation de deux heures. Un concert rassembleur, comme d’habitude, mais bien moins coup de cœur et moins bien ficelé que ses précédents. Peut-être, finalement, parce qu’il y a des mariages stylistiques qui ne fonctionnent pas plus aujourd’hui qu’il y a quatre décennies.

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