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Les élections sans opposition au Québec, plus fréquentes qu'on pense

Tous les quatre ans, plus de la moitié des maires et des conseillers municipaux du Québec accèdent à leur poste sans devoir se soumettre au vote. Les élections sans opposition sont-elles le symptôme d'une démocratie municipale mal en point?

Un texte de Ximena Sampson

Lors des dernières élections municipales, le 3 novembre 2013, 47,2 % des maires et 56,3 % des conseillers municipaux ont été élus sans opposition. Cela représente une légère amélioration comparativement à la situation de 2005, mais c’est encore un chiffre qui étonne.

LES MUNICIPALITÉS OÙ IL N'Y A PAS EU D'ÉLECTIONS À LA MAIRIE DEPUIS 2005

Source : Ministère des Affaires municipales et de l'Occupation du territoire

Comment l’explique-t-on?

« La principale cause, c’est le fait qu’il n’y a pratiquement pas de partis politiques au niveau municipal », soutient Jérôme Couture, professeur au Département de science politique de l’Université Laval. « Même dans les grandes villes, on ne trouve pas véritablement des partis politiques, mais plutôt des coalitions qui se forment autour d’une personnalité, comme l’équipe Labeaume ou l’équipe Denis Coderre. Ces équipes survivent rarement au départ du candidat central. »

Selon le chercheur, à partir du moment où il existe des partis, comme on en retrouve au fédéral ou au provincial, ceux-ci présentent automatiquement des candidats.

Il est plus difficile pour un individu seul, sans la machine du parti, de se décider à proposer sa candidature. Dès que quelqu’un d’autre le fait, les gens sont encore moins prêts à se risquer.

Les élections sans opposition sont surtout le fait des petites municipalités. En 2013, dans les municipalités de moins de 2000 habitants, plus de la moitié des maires (56,4 %) n'avaient pas d'opposants, alors que ça n’a été le cas d’aucun maire dans une ville de plus de 50 000 habitants.

Le portrait est semblable pour les conseillers municipaux, bien qu’une quinzaine d’entre eux aient été élus sans opposition dans des villes de plus de 50 000 habitants.

Certains chercheurs avancent donc l’explication de la petitesse du bassin de recrutement des candidats.

Les municipalités de moins de 20 000 habitants doivent élire un maire et six conseillers municipaux. Pour une municipalité de 300 habitants, cela représente un bassin de 42 personnes par poste, alors que ce sera plutôt 500 personnes par poste pour une municipalité de 3500 habitants, explique Laurence Bherer, professeure au Département de science politique de l'Université de Montréal.

La question de la rémunération

Mais l’argument de la taille n’explique pas tout, croit Jérôme Couture. Selon ses recherches, c’est avant tout à cause de la faiblesse des salaires qu'il y a si peu de candidats. « Les petites villes qui paient mieux leurs élus ont beaucoup moins d’élections sans opposition », affirme-t-il.

Selon les données de l’Union des municipalités du Québec, le salaire annuel moyen des maires des municipalités locales est de 15 000 $, auquel s’ajoute une allocation d’environ 8000 $. Le salaire des conseillers est moindre.

La rémunération, qui est habituellement basée sur le nombre d’habitants, varie d’un endroit à l’autre, mais « la plupart des villes paient leurs élus selon le minimum fixé par la loi », soutient Jérôme Couture.

Pour les municipalités de moins de 2000 habitants, la rémunération est souvent inférieure à 10 000 $ par année pour le maire et à 4000 $ pour les conseillers.

Certains élus siègent à différents conseils ou assument d’autres obligations, ce qui peut augmenter leur rémunération. Celle-ci demeure quand même peu concurrentielle, soutient M. Couture, d’autant plus que les tâches se sont considérablement alourdies au cours des dernières années.

La solution serait-elle donc de regrouper les municipalités pour avoir un plus grand bassin de recrutement et offrir de meilleurs salaires?

« Le processus des fusions de 2001 a déjà permis d’atténuer ça », croit Jérôme Couture. Le nombre de municipalités a beaucoup diminué au cours des dernières années au Québec.

Le plus grand travail a déjà été fait, pense aussi Laurence Bherer. Pour certaines municipalités couvrant un vaste territoire, les fusionner imposerait un effort de déplacement important aux élus. On n’y gagnerait donc pas au change. « De plus, on risquerait de briser la cohésion des communautés locales, bâtie pendant plusieurs années autour d’un territoire », soutient-elle.

Paradoxalement, souligne Mme Bherer, c’est dans les plus petites municipalités qu’on enregistre le taux de participation électorale le plus important. « Lorsqu’il y a élections dans ces municipalités, les gens votent beaucoup plus que dans les villes », explique-t-elle.

Ce qu'on appelle « l’effet de la taille » s’explique, selon elle, de plusieurs façons :

  • Chaque vote a proportionnellement plus de poids que dans une grande municipalité. « Dans un village de 500 habitants, les électeurs ont ce luxe de dire : "Mon vote compte vraiment", contrairement à ce qui arrive dans une grande métropole, où plusieurs, qui ont l’impression que leur vote n’aura aucune influence sur les résultats, ne voient pas l’intérêt de se déplacer », affirme Mme Bherer.
  • Il y a aussi l’effet de la pression sociale. Si quelqu’un ne vote pas, tout le monde va le savoir.
  • Enfin, le fait que tout le monde dans un village parle des élections crée un environnement propice à une participation élevée, alors que dans une grande ville, certains citoyens ignorent même la tenue d’élections.

Est-ce un problème pour la démocratie?

La forte proportion d’élus sans opposition n’indique nullement un déficit démocratique, pensent les experts consultés. Qu’il n’y ait pas d’élections ne veut pas dire que les gens ne s’intéressent pas aux enjeux, mais plutôt qu’ils sont heureux de la façon dont leur ville est gérée.

« Ils ne voient pas l’intérêt de changer quelque chose qui marche plutôt bien », explique Jérôme Couture.

L’analyse des données démontre que la plupart des élus sans opposition sont des gens qui étaient déjà en place. Faut-il interpréter cela comme un monopole politique?

Les sortants bénéficient d’une grande notoriété qui fait que d’autres craignent de les concurrencer. Mais, dès que leur gestion cause de l’insatisfaction, de nouveaux venus n’hésiteront pas à présenter leur candidature.

Ce qui inquiète le plus le chercheur, c’est que parfois on ne trouve même pas de candidat pour les postes en élection. C’est arrivé pour 4 postes de maire et 49 postes de conseiller en 2013. Le processus électoral a dû être repris afin de pourvoir les postes.

On peut aussi se rappeler que dans les années 80, la proportion d’élus sans opposition était plutôt de 70 % pour les conseillers et de plus de 60 % pour les maires.

Il y a moins de 50 ans, en 1973, le maire de Québec, Gilles Lamontagne, avait été réélu pour un troisième mandat sans avoir besoin de passer par les urnes. Une situation qu'on n'a pas revue dans les grandes villes au cours des dernières années.

En 2005, une femme de 18 ans s’était présentée contre le maire de Laval, Gilles Vaillancourt, alors qu’aucun autre candidat ne se préparait à affronter le maire qui sollicitait un cinquième mandat.

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