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Les homosexuels peuvent donner du sang après un an d'abstinence

Un homme ayant eu une relation sexuelle avec un autre homme peut dorénavant faire un don de sang au Canada un an après son dernier rapport sexuel, et non après cinq ans. Un délai réduit devenu possible grâce à l'efficacité des tests de dépistage, mais qui demeure discriminatoire à l'égard des homosexuels, selon certains.

Un texte de Pascale Fontaine

« Cette politique [entrée en vigueur lundi ] représente un effort de la part des agences de dons sanguins pour paraître libérales, mais en réalité, rien n'a changé », fait remarquer le Dr Mark Wainberg, directeur du Centre SIDA McGill, à Montréal. « Cette nouvelle politique n'est pas vraiment réaliste, ajoute-t-il, tout comme l'idée de patienter pendant cinq ans sans rapports sexuels ne l'était pas non plus. »

Même si le délai est réduit, les gais ne donneront pas du sang pour autant, selon lui.

Histoire d'une exclusion

À l'époque, la communauté scientifique découvrait que les mystérieux cas d'immunodéficience sévère chez plusieurs gais étaient en fait un seul virus : le VIH.

« Il était transmissible sexuellement, mais aussi par le sang, rappelle le Dr Gilles Delage, vice-président aux affaires médicales en microbiologie d'Héma-Québec. « On a donc commencé à exclure les personnes à risque », précise-t-il. 

Le premier test d'anticorps, en 1985, confirme qu'il y avait un fort pourcentage d'infection chez les gais, raconte le Dr Delage. « On doutait aussi, dit-il, de l'efficacité des tests. »

Au fil des années, le dépistage s'est perfectionné. Vers la fin des années 90, le test d'acide nucléique permet de détecter plus rapidement le virus après y avoir été exposé, indique le microbiologiste. En 2016, on peut réaliser le dépistage neuf jours après exposition.

Dépistage plus efficace

Devant ces avancées, les chercheurs se sont demandé s'il était encore nécessaire d'exclure les homosexuels. Des modèles de risque ont commencé à émerger pour d'éventuelles périodes de délai.

Le Dr Wainberg estime pour sa part qu'il y a plusieurs mesures en place pour prévenir une infection chez une personne qui reçoit une transfusion sanguine. « Si un donneur est contaminé, nous allons trouver ses dons de sang en tout temps et ils ne seront jamais utilisés. Le risque d'être infecté est très minime », souligne le chercheur.

« On ne peut pas changer ça sans autorisation », rappelle toutefois le Dr Delage, qui travaille depuis plusieurs années à intégrer les homosexuels comme donneurs de sang. « En tant que fabricant de produits biologiques, [Héma-Québec] ne peut opérer qu'avec la licence de Santé Canada. Il faut se plier à leurs règles, dont celles sur la sélection du donneur. »

Les homosexuels, tous à risque?

Au Canada, la communauté gaie est plus à risque de contracter le VIH que les hétérosexuels, rapportent des études. Les risques d'infection sont de 10 % à 50 % plus élevés, indique le Dr Delage. 

Alors que la prévalence d'infection au VIH est de 0,2 % dans la population canadienne, elle varie entre 2 % et 12 % chez les gais, selon Héma-Québec. La plupart des gens infectés s'excluent grâce au questionnaire de sélection ou en ne se présentant tout simplement pas.

C'est deux poids, deux mesures, pour Mark Wainberg. « Par exemple, un étudiant de 19 ans peut donner du sang même s'il a eu une vingtaine de partenaires pendant l'année », dit-il.

La solution du Dr Wainberg serait d'inclure les homosexuels qui sont dans une relation stable depuis un an. « Cela représenterait une étape qui aurait du bon sens et qui permettrait de recruter beaucoup d'hommes comme donneurs, mentionne-t-il. Pourquoi ne pas éliminer une politique qui non seulement discrimine les gais, mais qui les stigmatise? »

Ceux en couple présentent un risque très faible, similaire au reste de la population, admet le Dr Delage. « Le défi, c'est d'être capables d'identifier ces gens-là. »

S'inspirer du Royaume-Uni

Des études menées au Royaume-Uni et en Australie - pays qui ont déjà adopté le délai d'un an d'abstinence - ont d'ailleurs servi à convaincre Santé Canada. Les États-Unis et la France ont aussi adopté ce délai à la fin de 2015 et sont présentement en train de le mettre en place.

Depuis la levée de l'interdiction des dons de sang pour un homme ayant eu une relation sexuelle avec un autre homme, en 2013, vers un délai d'abstinence de cinq ans, les chercheurs canadiens se sont penchés sur la sécurité des approvisionnements de sang. Depuis trois ans, « on a pu accumuler de l'expérience, de l'analyse de risques pour prouver qu'un délai d'un an est tout aussi sécuritaire », raconte le Dr Delage.

Or, ailleurs dans le monde, comme en Italie, en Espagne ou au Portugal, il n'y a aucune restriction pour les donneurs qui ont des rapports sexuels avec un autre homme. En plus de jouir d'excellentes capacités de dépistage, les autorités filtrent les gens par leur comportement sexuel plutôt que par leur orientation sexuelle.

Cibler le comportement plutôt que l'orientation sexuelle?

Le Canada pourrait-il un jour se défaire de cette année d'abstinence? « Peut-être, mais cela se fera en toute connaissance de cause », répond Héma-Québec.

Plusieurs chercheurs de renommée mondiale se réuniront d'ailleurs en janvier pour débattre de la question au Canada. Les agences de sang canadiennes en apprendront plus sur ces pionniers et leur expérience parfois inégale.

En Espagne, le nombre de donneurs récemment infectés au VIH a augmenté depuis qu'il n'y a plus de restriction, observe le Dr Delage. Par contre, des études soutiennent que l'Italie ne connaît pas ce genre de problème.

Enfin, la science devra convaincre la société. Et tout particulièrement les receveurs de sang, traumatisés par la contamination des stocks dans les années 90. « Ce sont eux qui en ont payé le prix », rappelle Gilles Delage.

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