De plus en plus de Métis se réapproprient leur culture. En 2016, ils étaient 600 000 Canadiens à s'identifier comme tels, un chiffre qui est loin de faire l'unanimité. Cent trente-trois ans après la pendaison de Louis Riel, la « question métisse » continue de diviser. Retour sur une identité complexe.

Un texte de Laurence Niosi

« Je me fous si tu as une goutte de sang autochtone dans ton corps, si elle est là, elle monte. Pour certains [Métis], le sang remonte aux parents, comme moi, d’autres aux grands-parents, mais le sang est là ».

À 58 ans, Theresa Lizotte s'est battue pour le droit des Métis « toute sa vie ». Métis originaire de la Saskatchewan, elle habite au Québec depuis 25 ans. Comme d’autres Métis de l’Est, elle milite pour une vision plus inclusive des Métis, ces descendants des Européens et des Premières Nations.

Depuis 10 ans, le nombre de Métis a bondi de 51 %, selon le dernier recensement de Statistique Canada. Cette explosion des revendications de l’identité métisse dérange; une tendance particulièrement marquée au Québec et dans les Maritimes. Des groupes de Métis de l’Ouest estiment qu’une simple auto-identification ne suffit pas, et que les « vrais Métis » sont des descendants de la Rébellion de la rivière Rouge, au Manitoba.

Moins qu’une division est-ouest, les Métis sont divisés « entre la Nation métisse historique de l’Ouest – ceux qui s’organisent depuis une centaine d’années en associations – et les communautés qui se sont réclamées comme métisses dans les dernières années », explique la professeure de droit à l’Université d’Ottawa, Aimée Craft, elle-même métisse (anishinabe et irlandaise).

Le terme « métis » peut en effet se référer à la Nation métisse – généralement des descendants de la Rébellion de la rivière Rouge, le gouvernement provisoire constitué par les Métis et leur chef Louis Riel en 1869 – ou aux personnes partout au pays se réclamant d’unions mixtes.

Les tensions découlent également de la « reconnaissance financière » du gouvernement fédéral, qui a dorénavant le pouvoir de légiférer à l'égard des peuples métis au Canada, ajoute Aimée Craft.

Exclus du régime mis en place par la Loi sur les Indiens, les Métis ont en effet obtenu divers gains devant la Cour suprême depuis les 15 dernières années. L’arrêt Powley (2003) a défini les critères juridiques de base qu'un individu doit remplir en vue d'être considéré comme un Métis. Puis, le jugement Daniels (2016) a offert aux Métis et aux Indiens non inscrits une « pleine reconnaissance » en tant qu’ « Indien » au sens de la loi.

Les Métis ont ainsi obtenu un nouveau pouvoir de négociation pour obtenir d'Ottawa du financement et des programmes – une couverture en santé, ou de l’aide à l’éducation, par exemple.

La montée en force des Métis de l’Est

Malgré ces gains juridiques, les Métis du Québec, de plus en plus nombreux, ne sont toujours pas reconnus comme nation par le gouvernement provincial, comme les 11 autres Nations autochtones.

Les Métis de l’Est ne sont pas plus reconnus par de nombreux Métis de l’Ouest, dont le Ralliement national des Métis (RNM), un organisme qui représente les Métis au Canada. « Ils ne font pas partie de nous et ils n'en feront jamais partie », estime le président de l’organisme, Clément Chartier.

Une position qui dérange dans l’Est. « C’est correct de ne pas nous inclure, mais de dire qu’il n’y a qu’une Nation métisse, et c’est la leur, celle de la rivière Rouge, c’est problématique pour plusieurs personnes », souligne Johanne Brissette, une bénévole à la Fédération métisse du Canada, une organisation qui définit de façon « élargie » et « inclusive » les origines des Métis.

Certains Métis de l’Ouest appuient d’ailleurs les luttes de leurs « frères » de l’Est, fait-elle remarquer. C’est le cas notamment de l'ancien chef de la Nation métisse de la Saskatchewan, Robert Doucette, qui se bat depuis une décennie pour faire reconnaître les Métis du Québec.

L’auto-identification de tous ces « nouveaux Métis » – ils sont aujourd’hui plus de 69 000 au Québec, soit 11,8 % de la population métisse nationale – soulève néanmoins diverses questions relatives à l’appartenance. Qui peut réclamer l’identité métisse et pourquoi? Quelles sont leurs motivations?

Johanne Brissette reconnaît l’existence de risques de « dérives » associées à l’auto-identification métisse, « créées par l’absence de reconnaissance ». Certaines organisations métisses, dont le nombre a explosé au Québec depuis le jugement Daniels, sont notamment accusées de délivrer des cartes de membre (80 $) qui ne donnent aucun statut reconnu par le gouvernement.

Theresa Lizotte, également bénévole à la Fédération métisse du Canada, pense aussi que certains pourraient « tomber amoureux de l'idée d’être Autochtone, et d'une certaine vision romantique de la chose ». Mais elle reste ferme : « La diversité doit être accueillie favorablement. Si on ne s’unit pas, il n’y a rien qui reste », estime-t-elle.

Avec la collaboration de Sophie-Claude Miller

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