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Les Olivier, ou l’humour québécois encore sous testostérone

Les humoristes québécoises semblent loin d'avoir éclaté une bonne fois pour toutes le plafond de verre. Les 11 victoires masculines sur 11 prix décernés par les professionnels au dernier Gala Les Olivier sont venues le rappeler. Pourtant, des signes prometteurs de changements rendent optimistes des femmes du milieu.

Un texte d'Antoine Aubert

Le public, qui a désigné dimanche Mariana Mazza humoriste de l’année, a permis d’éviter le fiasco sans pour autant effacer un certain malaise.

Grande favorite avant le gala, la nouvelle coqueluche des Québécois n'a pourtant remporté aucune autre des quatre catégories où les vainqueurs étaient cette fois désignés par des professionnels. Contrariée, elle a esquivé la salle de presse, où elle devait commenter à chaud la soirée.

Quelques semaines après l’éclatement du scandale autour de Gilbert Rozon, suivi des déclarations d’hommes humoristes promettant de faire toute leur place aux femmes, les résultats du 19e gala mettent en doute les bonnes intentions.

Les membres des jurys, choisis par l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH) pour désigner les nommés et les gagnants, reflétaient pourtant un certain équilibre.

On y comptait 24 femmes et 30 hommes, selon les données dévoilées par l’organisme. Leur vote comptait pour 65 % du résultat final dans 11 catégories; les membres de l’APIH se partageaient les 35 % restants. Seules exceptions : l’Olivier du spectacle d’humour/meilleur vendeur se basait uniquement sur le nombre de billets achetés, et l’Olivier de l’année, où le public a fait son choix entre sept candidats, six hommes et une femme, au préalable sélectionnés par un des jurys.

« Quand vient le temps de juger, ils ne se posent pas la question s’il faut donner une place aux femmes. Les jurys prennent en compte la qualité », indique Joanne Pouliot, directrice générale de l’APIH et directrice du scrutin des Olivier, interrogée par Radio-Canada sur les modalités de vote et ce résultat 100 % testostérone.

Certains pourront toujours faire remarquer que les professionnels avaient, l’an passé, décerné à Mariana Mazza l’Olivier du numéro d’humour pour l’audacieux Sable dans le vagin.

« Ça a toujours été très masculin, rappelle la comédienne et humoriste Marie-Lise Pilote. C’est un monde d’hommes, où les femmes ne représentent même pas un tiers des artistes. »

Les archives des Olivier lui donnent en grande partie raison. Hormis l’année 2002, où Lise Dion avait triomphé dans cinq catégories sur sept, les femmes ont toujours été minoritaires, tant dans les nominations que dans les victoires.

Le syndrome de la « gang de gars »

Marie-Lise Pilote refuse pour autant de considérer le milieu comme machiste, avec une volonté claire d’écarter les femmes des dorures de la reconnaissance. « Moi-même, je ne me suis jamais sentie rejetée. Mais, veux veux pas, c’est une gang de gars ensemble. Ils ont une complicité » qui les amène, même inconsciemment, à favoriser l’entre-soi.

Les femmes demeurent donc face à « un territoire qui reste à conquérir », pour reprendre l’expression de Louise Richer, directrice de l’École nationale de l’humour (ENH).

Outre le petit nombre de gagnantes ou de nommées, le problème se situe en amont. Louise Richer constate chaque année que les étudiantes finissantes restent minoritaires en comparaison avec leurs collègues masculins. En 2016-2017, selon les chiffres transmis par l’ENH, elles ne représentaient que 28 % des diplômés en création humoristique (14 % en 2015-2016, 27 % en 2014-2015) et 43 % en écriture humoristique (29 % en 2015-2016 et 44 % en 2014-2015).

Louise Richer se veut toutefois optimiste et cite les exemples de Katherine Levac, Rosalie Vaillancourt et Mélanie Ghanimé. Sorties de l’ENH ces dernières années, elles ont percé dès leur début de carrière. Vaillancourt et Ghanimé étaient d’ailleurs nommées au récent Gala Les Olivier, tandis que Levac a été sacrée découverte de l’année en 2015, une première pour une femme.

La télévision, vecteur de progrès

Si elle se réjouit également de telles réussites, Marie-Lise Pilote souligne que leurs passages à la télévision ont bien aidé ces nouvelles venues, qui ont ainsi bénéficié d’une visibilité particulière. Quand les femmes essaient de percer d’abord en salle, « c’est bien plus difficile », se désole-t-elle.

Louise Richer abonde dans ce sens.

Marie-Lise Pilote montre également du doigt le système dans lequel doivent s’installer les femmes humoristes, à commencer par les agents.

« [Les agents] sont surtout des hommes. Ils font moins confiance aux artistes femmes, sans que je comprenne pourquoi. Peut-être qu’ils s’imaginent qu’elles ont peur du ridicule, de prendre des risques », suppose-t-elle.

L’ancienne membre du Groupe sanguin avance également que, sur scène, les femmes doivent généralement se fondre dans un moule taillé pour les hommes, où des spectacles aux points de vue et aux tons différents ont du mal à passer. La situation de l’ENH confirme que les habitudes masculines ont la vie dure. L’équipe professorale, chargée d’encadrer, d’enseigner et de libérer la créativité des aspirants humoristes, n’est composée que de 20 % de femmes.

Face à cette situation, Marie-Lise Pilote souhaite notamment que les spectacles d’humour collectifs réunissent sur scène autant de femmes que d’hommes. Les premières pourront ainsi proposer leur propre langage, sans être obligées de s’adapter à celui de leurs comparses. Marie-Lise Pilote veut notamment qu’il en soit ainsi lors du Grand Montréal comédie fest, le nouveau concurrent de Juste pour rire, dont elle a été l’une des porte-parole ces dernières semaines.

Les Olivier, porteurs aussi de bonnes nouvelles

Malgré tout, il y aurait des raisons poussant à l’optimisme. D’abord, le fait que les Québécois aient choisi Mariana Mazza, plutôt que des poids lourds comme Louis-José Houde ou Martin Matte, est une victoire en soi, affirme Louise Richer.

« La route est encore relativement longue, mais le public a envoyé un signal, estime la directrice de l’ENH. Je veux croire que le milieu n’aura pas d’autre choix que de suivre le mouvement. »

Autre bonne nouvelle venue des Olivier : le déroulement de la soirée, où de nombreuses femmes (Katherine Levac, Rosalie Vaillancourt, Korine Côté, Anne-Élisabeth Bossé) ont pris la parole et présenté des prix sur scène, semble montrer que les choses commencent à changer. « Cela a amené une autre énergie, j’ai beaucoup aimé », estime Marie-Lise Pilote.

Reste à ce que cette évolution se voie aussi dans la liste des gagnants. Rendez-vous en 2018.

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