Les Islandais vont aux urnes samedi dans une élection qui passera probablement à l'histoire. Le Parti pirate islandais, une formation atypique qui se dit « ni de gauche ni de droite », est aux portes du pouvoir. Personne n'avait vu venir ce phénomène politique qui trouve ses racines dans la grogne des Islandais face à l'establishment du pays.

Un reportage de Étienne Leblanc en Islande

Sur le trottoir devant le parlement islandais, un drôle de monument attire les regards : une grosse roche volcanique fendue en deux. En se penchant un peu, on peut y lire que l'oeuvre est un hommage à la désobéissance civile.

Il n'y a pas meilleur symbole pour illustrer la situation politique actuelle en Islande : une fracture. À l'image de la grande dorsale médio-atlantique qui a fait naître cette île volcanique.

Un artiste islandais avait déposé ce mastodonte juste devant la porte de l'Althingi, le Parlement islandais, dans la foulée de la crise financière qui a acculé l'Islande à la faillite en octobre 2008. Pendant les semaines qui ont suivi, c'est autour de cette pierre - et autour du Parlement - qu'allait se jouer l'avenir politique de l'Islande.

« Les dirigeants n'ont jamais osé retirer cette pierre de cet endroit », dit Hördur Torfason, un acteur bien connu en Islande, qui a été le chef de file des grandes manifestations qui ont eu lieu dans les semaines qui ont suivi l'éclatement de la bulle financière. « En 2008, l'Islande s'est réveillée! » conclut-il.

Mouvement populaire sans précédent

Au lendemain du 6 octobre 2008, la valeur de la couronne islandaise chute de moitié. L'effet sur les avoirs des Islandais est direct, car en Islande, le coût des hypothèques est indexé en fonction du taux d'inflation. Or, l'éclatement de la bulle bancaire fait chuter la devise islandaise de 50 %, ce qui propulse le taux d'inflation à la hausse.

Dans les semaines suivant l'annonce de la faillite, un phénomène rare survient : les Islandais, un peuple réputé pour son grand calme, prennent d'assaut la place Austurvöllur, devant le parlement. L'occupation durera des semaines, jusqu'à ce que le gouvernement capitule, en janvier 2009.

« Tout de suite après la démission du gouvernement, les gens ont commencé à mettre sur pied de nouvelles formations politiques », rappelle M. Torfason.

Même si le Parti pirate islandais n'est né qu'en 2012, les racines de sa fondation se trouvent dans ce mouvement populaire inédit en Islande.

La figure de proue des pirates, c'est la charismatique Birgitta Jónsdóttir. Elle était sur la place Austurvöllur dès la première manifestation. Celle qui se définit comme une « poéticienne » a été officiellement élue au Parlement en 2013, avec deux de ses collègues pirates. Elle a d'ailleurs exigé que le mot « activiste » soit imprimé sur sa carte professionnelle à côté de celui de députée.

Ex-activiste pour WikiLeaks, elle a joué un rôle majeur dans la publication de la fameuse vidéo montrant la bavure d'un hélicoptère de l'armée américaine en Irak, qui a ouvert le feu sur un groupe de civils comprenant deux journalistes de l'agence Reuters. Depuis quelques semaines, elle enfile les entrevues avec les médias internationaux.

Snaebjörn Brynjarsson s'en souvient bien. Écrivain et journaliste, il est aujourd'hui candidat pour les pirates dans le nord de Reykjavik. Au lendemain du krach de 2008, il s'est retrouvé à l'aéroport d'Oslo pour un voyage prévu de longue date en Norvège. Il raconte son choc.

« En arrivant à l'aéroport, je me suis aperçu que la couronne islandaise n'existait plus pour les Norvégiens. Sur le tableau des devises, il y avait un gros zéro à côté de mon drapeau, dit-il. Je ne pouvais même pas sortir d'argent avec ma carte bancaire islandaise, elle ne fonctionnait plus. Tout ce que j'avais dans mon compte de banque en devises islandaises, ça n'existait plus! J'avais un peu honte d'être Islandais. »

La goutte qui fait déborder le vase : les Panama Papers

On le souligne rarement, mais en somme, l'Islande s'est assez bien tirée de la grande crise de 2008. Aujourd'hui, le chômage est quasi inexistant (2,5 % dans la population active, 1,5 % chez les jeunes). La couronne est presque revenue à son cours d'avant la crise.

La pêche, l'élevage du mouton et, surtout, le boom touristique ont remis l'Islande sur les rails de la croissance. L'année dernière, 1,7 million de touristes ont visité le pays, presque quatre fois plus que la population de l'île!

Or cette nouvelle croissance n'a jamais rétabli le lien de confiance entre la population et la classe dirigeante.

Gérard Lemarquis, écrivain, journaliste et professeur, vit en Islande depuis 1974. Il est d'avis que la reprise économique n'a fait que creuser les écarts de richesse, ce qui pousse encore plus d'électeurs à se tourner vers une formation comme le Parti pirate.

Puis arrive avril 2016 : le scandale des Panama Papers. Les Islandais apprennent en direct, dans un documentaire à la télévision publique, que 600 de leurs compatriotes figurent sur la liste de ceux qui possèdent un compte bancaire dans les paradis fiscaux.

Pire encore, dans cette liste figurent deux ministres (qui sont toujours en poste) et le premier ministre, Sigmundur David Gunnlaugsson, qui est forcé à la démission quelques jours après la publication des documents.

C'est la goutte qui fait déborder le vase. Les Islandais reprennent de nouveau la rue. Près de 1 Islandais sur 10 se retrouvent sur la place Austurvöllur pour dénoncer la corruption des élus.

Ces deux crises ont transformé de façon profonde les relations entre la population islandaise et l'élite dirigeante, dont les deux ou trois partis de centre droit (surtout) et de centre gauche s'échangent le pouvoir depuis un demi-siècle.

« Ils sont habitués à diriger à leur manière. Mais ils ne sont pas habitués à devoir affronter des gens qui leur tiennent tête et qui manifestent, dit Hördur Torfason. Ils n'aiment pas ça. Ils sont très surpris! Le Parti pirate est devenu plus fort que leur parti. C'est très dur pour eux d'avaler cela », affirme-t-il.

Les pirates : un parti pour les jeunes et les citadins?

« Vous allez tout nous prendre! » dit un pêcheur à Thòròlfur Júlian Dagsson, le candidat du Parti pirate dans région de Sandgerdi, à une soixantaine de kilomètres à l'est de Reykjavik.

Ce n'est pas le terrain idéal pour les pirates. La grande majorité de leurs appuis proviennent des villes, et surtout de Reykjavik.

Une situation qui les incite à s'attaquer à un tabou national : la gestion des pêches, l'industrie numéro un du pays.

En Islande, environ une dizaine de familles possèdent la vaste majorité des quotas de pêche. Les revenus liés à la ressource sont donc concentrés entre quelques mains.

La proposition des pirates ne fait pas dans la dentelle.

Une proposition, on s'en doute, qui ne fait pas l'unanimité. « Il faut l'admettre, ce sont surtout les jeunes qui vont voter pour nous. Les personnes plus âgées, qui vivent en dehors des villes, vont plutôt voter pour le Parti indépendant (centre droit) », dit M. Dagsson.

Coalition inévitable

Peu importe le résultat, qu'ils arrivent premiers, deuxièmes ou troisièmes, il est déjà acquis que les pirates joueront un rôle important dans le prochain gouvernement. Les quatre partis de gauche qui se disputent les votes, y compris les pirates, se sont déjà entendus pour former une coalition de pouvoir s'ils ont la majorité.

Mais les positions de ces partis diffèrent sur de nombreux enjeux. Ainsi, pour les pirates qui caressent le rêve de la démocratie directe, de la transparence totale du gouvernement et de l'abolition des droits d'auteur sur Internet, leur abordage devra probablement attendre encore un peu.

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