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Les vignerons québécois se préparent à débarquer en épicerie

Le gouvernement du Québec est sur le point de déposer un projet de loi qui permettrait aux vins québécois d'être vendus directement aux épiceries.

Un texte de Michel Marsolais

Il s'agirait d'une première brèche dans le monopole de la société d'État.  Même si les ventes de vins québécois explosent à la Société des alcools du Québec (SAQ), plusieurs vignobles peinent toujours à trouver la profitabilité.

Pour le président de l'Association des vignerons du Québec (AVQ), Yvan Quirion, 2015 aura été une année mémorable. Non seulement la SAQ a finalement ouvert ses portes aux vins locaux, mais les ventes dépassent les attentes. Plus de 25 % des 2 millions de bouteilles produites au Québec sont maintenant vendues par la SAQ.

« On ne fournit pas à la demande. L'augmentation des ventes, ça a été 80 %. Pour le vignoble québécois. C'est extraordinaire », dit le président de l'AVQ.

Une autre étape importante pour l'industrie devrait être franchie dans les prochaines semaines alors que le gouvernement s'apprête à déposer le projet de loi 395, qui chemine depuis deux ans, pour consolider la place des alcools locaux à la SAQ. Des tiraillements ont notamment eu lieu entre le ministre de l'Agriculture, Pierre Paradis, et le ministre des Finances, Carlos Leitao, dans le dossier.

Les délais auraient grandement freiné les investissements en viticulture.

« Tant qu'on n'a pas de cadre, on vit dans l'incertitude. Aussitôt qu'on va avoir ce cadre permanent là, probablement que déjà l'année prochaine on va avoir en chantier autant d'hectares à planter que ce qu'on a actuellement. Et ça, ça va assurer la rentabilité », pense Yvon Quirion.

Les 500 hectares actuellement en culture pourraient donc doubler dès 2016. Pour l'AVQ, il s'agirait d'un rattrapage pour le Québec face aux autres provinces viticoles où le commerce des vins locaux a déjà été libéralisé en partie.

« C'est gênant, mais la Nouvelle-Écosse va nous dépasser en hectares cette année. Juste parce que le gouvernement ne s'est pas positionné clairement pour en faire un enjeu économique », ajoute le président de l'AVQ.

Deux philosophies

Le projet de loi 395 a divisé les vignerons depuis son dépôt en 2013 par le député libéral Stéphane Billette.

Certains vignerons veulent accentuer le « virage qualité » vers des appellations contrôlées et même des appellations de terroirs. Pour eux, la SAQ reste le canal de distribution idéal.

Mais d'autres misent plutôt sur une percée dans les épiceries avec des produits qui ne seraient pas nécessairement québécois à 100 %. Les vins pourraient par exemple être des assemblages de vins québécois à 80 % et de 20 % de vins étrangers.

Quelques vignerons regroupés dans la coalition « Le Québec dans nos verres » voient dans les dépanneurs et les épiceries une meilleure planche de salut.

« Cela n'a pas de sens que nos 8000 épiceries et dépanneurs ne puissent vendre que des vins étrangers importés en vrac par bateau et assemblés ici », déclarait récemment le porte-parole de la coalition Léon Courville, du Domaine Les Brome.

Le nouveau projet de loi permettrait toutefois de concilier les deux philosophies.

« Le projet de loi 395 est supposé régler toutes les demandes de l'AVQ depuis des années. Il s'agira d'être transparent », estime Yvan Quirion.

Une brèche

Si les vignerons peuvent vendre directement aux épiceries, il s'agirait d'une première brèche dans le monopole de société d'État. Une brèche qui serait la bienvenue pour plusieurs petits producteurs qui ne trouvent toujours pas leur compte à la SAQ.

« On risque d'avoir une meilleure marge de fonctionnement que celle qu'on a actuellement avec la SAQ », pense Yvon Roy, propriétaire du Vignoble Morou, à Saint-Cyprien-de-Napierville.

Il va plus loin. Pour lui, le monopole de la SAQ a fait son temps et il prône une libéralisation du marché.

« Je ne verrais pas pourquoi au Québec on ne pourrait pas ouvrir une boutique, quelques vignerons ensemble, et s'installer coin Sainte-Catherine ou n'importe où », dit-il en rappelant que de telles boutiques privées existent déjà en Ontario.

Pour l'instant, les vins québécois vendus à la SAQ bénéficient d'un programme d'aide du ministère de l'Agriculture des Pêcheries et de l'Alimentation, qui correspond à 18 %, plus 2 $ pour chaque bouteille vendue.

Cette subvention vient compenser indirectement le fait que la SAQ ne veut pas réduire sa majoration de 135 % qu'elle applique à tous les vins du monde.

Plusieurs vignerons préféreraient atteindre la rentabilité en vendant dans un libre marché plutôt que d'être dépendants d'un programme qui peut être supprimé à tout moment.

Malgré les succès, une grande partie des vignobles québécois ne sont toujours pas rentables. Les 125 vignobles du Québec attendent avec impatience le texte final du projet de loi pour voir s'il changera véritablement  la donne.

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