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Manifestation de Lacolle : récit d’une démonstration de force statique

En moins de 10 secondes, deux colosses masqués sortent des rangs du groupe Storm Alliance et se dirigent vers un militant antiraciste qui porte de grosses lunettes de ski. Ils l'empoignent et le jettent au sol. Des cris et de la pagaille s'ensuivent. Des agents de la Sûreté du Québec s'interposent et le militant détale. Voici le récit d'une véritable démonstration de force au plus important poste frontalier du Québec.

Un reportage de Vincent Champagne

Ce sera l’événement le plus violent de toute la manifestation qui a opposé samedi, au poste-frontière de Lacolle, le groupe de la droite identitaire Storm Alliance et des groupes antiracistes, antifascistes et de simples citoyens.

C’est par contre tout ce qu’il fallait à l’escouade antiémeute pour sortir des coulisses et venir créer de véritables murs devant chacun des groupes. Au centre, un « sas » d’une quinzaine de mètres, duquel on expulse même les journalistes. Il ne sera plus possible de circuler du côté antiraciste et antifasciste jusqu’à la fin de la manifestation.

Il y a de l’agressivité dans l’air de part et d’autre, des slogans méchants lancés des deux côtés, mais, au final, il ne se passe rien. « Qu’est-ce qu’on glande? » demande un manifestant de gauche resté avec les journalistes, incapable d’aller rejoindre ses camarades. L’escouade ne laisse passer personne.

Je suis allé à Saint-Bernard-de-Lacolle avec Joëlle, Sidonie, Insaf et Sarah, quatre jeunes militantes antiracistes, afin de comprendre les motivations qui animent la gauche lorsqu’elle s’oppose aux groupes identitaires.

Joëlle, la conductrice, 22 ans, exprime cette ambition d’agir en contrepoids au discours de Storm Alliance, un groupe qui dit compter quelque 1600 adhérents. Enthousiaste, pleine de motivation, elle estime qu’il était important d’aller à Lacolle « pour démontrer qu’il y a du monde qui s’oppose à son opinion ».

Lorsque la vague de migrants qui traversaient la frontière de façon irrégulière a pris de l'ampleur cet été, Sarah a fait du bénévolat pour recueillir et trier des vêtements.

Plus calme et observatrice, Insaf, 17 ans, dit qu’elle veut « aller voir comment les choses se passent ». « Je veux m’informer, dit-elle, très politisée malgré son jeune âge. Je ne pense pas avoir les connaissances et la sagesse pour tout comprendre, parce que c’est vraiment complexe. »

Elle-même fille de réfugiés, son coeur penche résolument à gauche. Son père était policier en Algérie, il a reçu des menaces de mort, et il a fui avec sa femme il y a plus de 25 ans. Aujourd’hui, il est chauffeur de taxi, explique Insaf. « C’est tellement un stéréotype! » L’injustice, les problèmes d’intégration et le racisme la préoccupent.

Le chemin Guay est une voie de desserte qui longe l’autoroute 15 à proximité du poste-frontière de Lacolle. De nombreuses tentes militaires, montées pour accueillir les migrants, sont encore là, bien que l’armée ait commencé à démanteler le camp.

C’est sur ce lieu hautement symbolique que les membres de Storm Alliance ont choisi de venir manifester contre, disent-ils, les politiques de Justin Trudeau et des libéraux. Ceux-ci ne mettraient pas, à leurs yeux, les ressources nécessaires pour bien accueillir et intégrer les migrants.

Il y a une clôture de chaque côté de la rue. À notre arrivée, la centaine de militants antiracistes est éparpillée sur toute sa longueur. Certains jouent au soccer, d’autres au frisbee. Des sandwichs sont distribués.

Joëlle insiste pour que je fasse des entrevues avec des petites familles et « du monde ordinaire ». Elle aimerait que les médias ne présentent pas seulement des « gens masqués ou qui ont les cheveux mauves » pour dépeindre les militants de gauche.

J’aurai peu de temps pour ce faire. Les policiers ferment une extrémité de la rue et répètent à tout le monde : « Si tu sors, tu ne rentres plus. » À l’autre extrémité, les Antifas, habillés de noir et masqués pour la plupart, sont regroupés et en mode attente, surveillés de près par la police. Il devient clair que cette rue deviendra bientôt une souricière.

Pendant que nous attendons, Sarah, 19 ans, me raconte que ses parents sont originaires d’Iran et d’Afghanistan et qu’ils se sont connus pendant leurs études en Suisse. « Ma mère est une radicale contre l’islam. Elle est contre le fait que le voile soit un symbole de liberté de choix », même si elle est musulmane, dit Sarah, qui arbore avec ironie une casquette de la Sûreté du Québec.

Elle a froid. Je lui prête mon écharpe. Plus tard, elle se tiendra en première ligne dans le groupe des gauchistes, masquée de cette écharpe.

« Raciste! Dégage! » « Alerta! Fascista! » Un homme s’avance d’un pas résolu à travers les manifestants. La tension monte d’un cran. La bravade ne dure pas bien longtemps, l’homme aux cheveux poivre et sel est escorté par la police hors du périmètre pour sa propre sécurité.

Il donne par la suite de longues entrevues aux médias, au cours desquelles il explique son propos sur l’immigration. On entend dans son discours la rhétorique des militants de Storm Alliance ou d’autres groupes de la même mouvance. Par exemple, il assure ne pas être raciste, mais se dit en désaccord avec l’immigration qu’il qualifie d’illégale, et souhaite que les migrants respectent les règles.

« Ok, c’est correct, tu l’as eu ton cinq minutes de gloire! » lui lancent au loin des Antifas. D’autres propos plus injurieux sont également lancés.

Sous les huées, une trentaine de militants de Storm Alliance remontent tranquillement la rue Guay en direction des Antifas et des autres militants. Après avoir annoncé cette manifestation depuis des semaines, la première impression en est une d’échec : ils ne sont pas nombreux. Les quolibets jaillissent de l’autre camp, qui se fait cloisonner par la police. Dorénavant, plus personne ne pourra entrer ou sortir de chez les gauchistes.

Le militant Jaggi Singh harangue les « stormers » qui, parfois, lui tournent le dos. « C’est ça, montrez-nous vos fesses! » lance M. Singh, faisant rire son groupe.

« J’ai trouvé ça drôle! » confiera quelques heures plus tard Sidonie, confinée avec les autres derrière les policiers. « Ils étaient la moitié de ce qu’on était, et ils avaient juste l’air de faire vraiment dur. »

« J’ai trouvé qu’ils étaient vraiment tournés vers le négatif. Nous, on avait du fun, on dansait, on avait un message de bienvenue aux réfugiés, un message de paix. »

Ce n’est pas la première fois que Sidonie milite pour les droits des réfugiés. Dans le cadre de son D.E.C. en Politique internationale au cégep du Vieux-Montréal, elle est allée à Calais, dans le nord de la France, pour voir par elle-même le camp de réfugiés dit « la jungle ».

Le message des opposants à Storm Alliance n’était pourtant pas si amical que ça. Une chanson rock, dont le refrain n’était autre chose que le « f-word » tournait en boucle. Des doigts d’honneur étaient bien visibles. « Refugees in, racists out », scandaient-ils.

Une vingtaine de minutes plus tard, une autre trentaine de manifestants rejoint le premier groupe. Un bon nombre d’entre eux portaient des foulards blancs sur la bouche et le nez, ainsi que des lunettes de soleil. Au moins un homme porte une casquette de La Meute. Il y aura ainsi des gens masqués des deux côtés.

« Tout le monde déteste les racistes », scandent les militants Antifas et leurs collègues. À l’unisson, les membres de Storm Alliance reprennent le même slogan.

La scène se répète à plusieurs reprises, comme si, pour un bref moment, les deux groupes farouchement opposés communiaient à la même philosophie.

« Ce sont des racistes », estime la cinéaste et activiste Mary Ellen Davis, venue de Montréal pour dénoncer ceux qu’elle qualifie aussi, après avoir lu des commentaires sur des pages Facebook, de « fascistes, xénophobes, islamophobes, de droite ».

Joëlle, qui est restée dans la zone « libre » me fait remarquer que tous les membres de Storm Alliance portent sur eux un carré de cuir d’orignal. Il s’agit d’une campagne visant à lutter contre la violence faite aux femmes et aux enfants.

« Une de nos premières devises, c’est que les femmes et les enfants, c’est sacré au Canada, affirme le fondateur de Storm Alliance, Dave Treg. On est pour l’égalité homme-femme. »

« Leur discours est tellement confus », dit Joëlle.

C’est alors que Storm Alliance balance sa grosse surprise aux militants de gauche : une centaine d’autres « stormers » remontent l’avenue Guay avec des drapeaux du Québec, des Patriotes et leur propre emblème.

Ils ne feront rien d’autre, pendant plus d’une heure, que de rester sur place.

« Ce qu’ils font, c’est une démonstration de force », estime Antoine, 21 ans, qui est monté de Montréal pour venir faire de la photo, en espérant qu’il y ait de l’action.

Porté vers la gauche, il est lucide sur les intentions de Storm Alliance. « Ils veulent recruter », dit-il.

« Les Québécois sont racistes, mais ils ne le savent pas, affirme-t-il encore. On est moins raciste qu’avant, et il y a des pays beaucoup plus racistes qu’ici, c’est sûr. Mais la plupart des gens ne comprennent pas c’est quoi le racisme systémique. Les gens vont dire : "moi je ne suis pas raciste", mais c’est partout dans le système. Un Noir a plus de chance d’être arrêté, un Arabe a moins de chance d’avoir un emploi. »

Aussi tranquillement qu'ils sont arrivés, les militants de Storm Alliance sont repartis après être restés environ deux heures sur le site.

L’escouade antiémeute attend de 20 à 30 minutes après le départ des 150 à 200 membres de Storm Alliance pour « libérer » les militants de gauche, qui remontent dans leurs autobus. Les lieux se vident tranquillement.

« Ça prend tellement de force de s’opposer à autant de haine, dit Sidonie, sur le chemin du retour. Moi, je préfère mettre ma force dans le fait de construire quelque chose avec les gens. »

« J’aurais aimé qu’il y ait plus de monde des communautés ethniques du côté des gens en soutien aux réfugiés, dit pour sa part Sarah, qui m’a remis mon écharpe. J’aurais aimé voir plus de famille, plus d’enfants, que ce soit comme un microcosme de la société. Pour pas que le message, dans les médias, soit juste des Antifas, des jeunes, des "fuck-la-police" ».

« Moi, je trouve qu’il y a eu beaucoup d’énergie à s’opposer à la police, renchérit Insaf. Ça a alimenté une sorte de haine des militants et ça a dévié l’intention de la manifestation. »

Cette intervention de l’escouade antiémeute a pourtant été très efficace pour empêcher les groupes d'entrer en collision. En quelques heures, les idéologies se seront opposées dans une démonstration statique qui aura eu le mérite de soulever des questions importantes au sujet de l’immigration, de l’intégration, du racisme et de la justice sociale.

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