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Manuel Valls, un républicain chez les multiculturalistes

La visite du premier ministre français Manuel Valls à Ottawa, Montréal et Québec, qui se termine vendredi, avait d'abord pour but de « mettre toute la gomme » pour que soit ratifié, dans les prochaines semaines, l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne.

Une analyse de François Brousseau

M. Valls et son homologue Justin Trudeau se sont montrés totalement au diapason sur cette question, avec des accents passionnés, même si des résistances subsistent en Europe, notamment en Allemagne et en Belgique, où le Parlement wallon vient d'adopter une motion s'y opposant.

Cet accord, défendu par les uns comme « un outil de croissance essentiel », est dénoncé par les autres (dont le député européen José Bové) comme une capitulation devant les grandes sociétés (notamment dans l'agroalimentaire), devant la mondialisation, devant l'uniformisation culinaire, culturelle, etc.

« Chacun a son modèle, chacun a sa réponse » 

Mis à part ce sujet de concorde à peu près totale - en tout cas au niveau politique, Québec y inclut - et l'habituel « pas de trois » diplomatique entre Paris, Québec et Ottawa, qui ne suscite plus l'émotion de jadis, il est un sujet, beaucoup moins consensuel celui-là, qui « fait la nouvelle » lors du passage de M. Valls au Canada : la laïcité et la manière de la défendre.

Les opinions de Manuel Valls sur la « laïcité républicaine », le voile intégral islamique, le « burkini », etc. ont mis en lumière des positions très différentes de celles de Justin Trudeau et de Philippe Couillard.

Ce qui est remarquable, c'est que le premier ministre français ne les a nullement dissimulées lors de son passage à Ottawa, d'abord lors d'un déjeuner de presse (auquel a assisté Le Devoir, d'où les citations ci-dessous sont extraites), puis en conférence conjointe avec M. Trudeau.

Pour M. Valls, « chacun a son modèle, chacun a sa réponse. Mais je considère que le voile intégral est un élément profond de la négation de la femme. Cacher la femme de l'espace public, c'est la négation de la femme, et ça, ce n'est plus un problème de religion. C'est un problème de valeurs démocratiques. », a-t-il déclaré.

Des positions sur la laïcité souvent réitérées

Bien conscient qu'il venait de mettre le pied au pays du multiculturalisme érigé en politique d'État, une politique incarnée et embrassée de façon totalement enthousiaste par son homologue canadien, il a livré, on le voit, un plaidoyer extrêmement clair sur la question du voile intégral dans l'espace public, et plus largement sur la laïcité qu'il convient selon lui d'imposer, au besoin par la loi.

On peut également rappeler que M. Valls, dans ses très nombreuses interventions sur tous ces sujets au cours des quatre dernières années, a souvent réitéré ses positions sur la laïcité, le « burkini » et le voile intégral.

Mais ce Catalan de naissance, naturalisé français à 20 ans, a aussi parlé de l'immigration qu'on doit « absolument limiter et contrôler », ou encore de l'assimilation nécessaire qui est « le devoir des immigrés »...

Ces positions, au demeurant, ne sont pas toujours celles de tous les collègues de M. Valls au gouvernement français. Ici comme là-bas, il y a un débat, y compris à l'intérieur des partis politiques.

En outre, sur la question du « burkini », après la controverse estivale des arrêtés municipaux qui cherchaient à l'interdire, il a été contredit par le Conseil constitutionnel... Mais au total, ses prises de position, dans le contexte français, n'apparaissent pas extrêmes.

Il y a certes en France une gauche qui tend vers le multiculturalisme (idéologie beaucoup plus nouvelle là-bas qu'ici), et traque l'islamophobie, associant de telles mesures à du racisme.

Mais elle est beaucoup moins importante qu'au Canada. Il y a aussi une droite « dure » et raciste, dont ne fait certainement pas partie M. Valls. Même si le premier ministre représente une version « musclée » de l'idéal républicain français, il est par exemple l'un des critiques les plus fréquents et les plus virulents du Front national de Marine Le Pen.

« Différentes perspectives, différentes façons de faire... »

Cela dit, on doit souligner que Manuel Valls a des positions nettement plus tranchées qu'un Jean-François Lisée sur ces questions, cet homme qui, pourtant, « a gravement dérapé », selon les propos du premier ministre Couillard, tenus à Reykjavik.

D'où cette question de politique-fiction, un tantinet impertinente. Si M. Lisée, sur tous ces sujets controversés, osait prononcer exactement les mêmes paroles qu'a prononcées - au cours des quatre dernières années - l'actuel premier ministre français, on peut légitimement se demander quelles épithètes extrêmes M. Couillard irait alors chercher pour les qualifier!

Bien entendu, Jean-François Lisée est un adversaire politique... et Manuel Valls est son invité, le premier ministre de France. Il y a un décorum et une politesse diplomatique à respecter. Ce qui fait que M. Couillard évitera sans doute soigneusement, ce vendredi à Québec, la polémique avec M. Valls sur ces questions.

C'est d'ailleurs ce qu'a fait M. Trudeau avec M. Valls. Il était assez savoureux de l'entendre, aux côtés de son homologue français, répondre aux questions sur la laïcité et le voile. « Il va toujours y avoir différentes perspectives, différentes façons de faire, mais on se rassemble parfaitement sur le but, qui est de démontrer que les citoyens musulmans sont parfaitement acceptés et valorisés à l'intérieur de nos sociétés et qu'on va pouvoir surmonter les défis réels qui existent. »

Donc, dans la bouche de Justin Trudeau, les positions de M. Valls deviennent des façons « différentes » et donc respectables - selon les pays, selon les cultures - d'aborder une même question, en l'occurrence l'intégration des citoyens musulmans dans la société.

Et ce, sans s'envoyer de grosses épithètes par la tête!

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