Sri Lanka, Colombie, Iran, Moldavie, Roumanie : les médecins résidents à Val-d'Or, en Abitibi, ont des origines extrêmement variées. Depuis quelques années, la moitié des huit résidents accueillis par l'Unité de médecine familiale (UMF) de la Vallée-de-l'Or sont des médecins diplômés hors du Canada et des États-Unis.

Un texte de Myriam Fimbry à Désautels le dimanche

Lakmali Werahera a pratiqué la médecine quelques années au Sri Lanka avant de rencontrer un Canadien et de se marier avec lui, ce qui l'a incitée à changer de continent. La voici quelques années plus tard à Val-d'Or, en première année de résidence. Sa mère s'occupe de son enfant de 2 ans pendant qu'elle est à la clinique ou à l'hôpital. Et son mari, qui travaille dans la finance, est resté à Montréal, mais il vient lui rendre visite toutes les fins de semaine.

Après deux demandes de résidence rejetées, Lakmali Werahera est très heureuse de pouvoir enfin réaliser son rêve, à 35 ans. Pour être admise à Val-d'Or, il lui a fallu atteindre un niveau acceptable de français, sa troisième langue après l'anglais et le cinghalais. Elle progresse à pas de géant dans ce milieu presque entièrement francophone.

En Abitibi, malgré son fort accent, elle s'est sentie chaleureusement accueillie, par les collègues comme les patients. Elle apprécie les paysages et en profite pour exercer ses talents de photographe.

Écoutez Lakmali Werahera parler de sa vie à Val-d'Or :

Elle remarque des différences dans la pratique médicale avec le Sri Lanka. D'abord, les hiérarchies sont moins pesantes. Ici, elle peut parler très facilement à ses superviseurs et se permettre de les déranger pour leur poser des questions, alors qu'au Sri Lanka, elle devait y penser à deux fois. Là-bas, elle travaillait beaucoup moins à l'ordinateur, tous les dossiers étaient sur papier. Elle ne pouvait pas vérifier en quelques clics des diagnostics ou des dosages de médicaments en présence des patients, il fallait « se souvenir avec sa tête! », dit-elle.

De Cali à l'Abitibi

Katherine Rodriguez vient d'une famille de médecins en Colombie. Elle a exercé là-bas comme médecin de famille et a pratiqué de petites chirurgies.

Avec son mari, elle a fait le choix d'immigrer au Canada en 2011. Son parcours? Comme pour de nombreux médecins étrangers, un véritable parcours du combattant! « Il y a eu des ups and downs », résume-t-elle. D'abord, la francisation pendant six mois à l'Université de Montréal pour parfaire son niveau de français qu'elle avait commencé à apprendre avant de quitter son pays. Puis elle a réussi en un temps relativement court (2 ans) les cinq examens requis par le Collège des médecins pour obtenir son équivalence.

Malgré tout, elle a vu sa première demande de résidence refusée. Pour bonifier sa candidature, elle a fait comme sa collègue Lakmali Werahera du Sri Lanka : elle est allée chercher une formation complémentaire, offerte au Québec par le CEDIS, le Centre d’évaluation des diplômés internationaux en santé. C'est un stage de 14 semaines en milieu hospitalier, une sorte de pré-résidence. Les places sont limitées à une vingtaine d'étudiants par an. Quand le stage se déroule bien, c'est une carte de visite idéale pour mettre en confiance les recruteurs.

En janvier 2017, elle prenait l'avion pour venir à Val-d'Or passer une entrevue de 15 minutes. « Tout était blanc, c'était très joli. Et maintenant tout est vert. C'est le contraste ». Elle et son mari ont eu le coup de foudre pour la région. En Colombie, elle était médecin dans une petite ville aussi. À 40 ans, cette mère de deux enfants commence donc sa résidence dans la Vallée-de-l'Or.

Elle se débrouille bien en français, y compris dans le très difficile vocabulaire médical. Son accent suscite tout au plus la curiosité des patients. « La langue n'est pas un obstacle. Les gens ici sont très ouverts », dit-elle.

Kaveh Kavoosi, lui, vient de Toronto. Mais pas tout à fait. Ses parents sont Iraniens, ils ont fui leur pays à l'époque de la révolution. « Souvent les familles immigrantes veulent que leur enfant devienne médecin, dentiste, avocat ou ingénieur », raconte-t-il en souriant. « Alors j'avais un choix sur quatre et j'ai choisi la médecine ». Il a étudié dans les Caraïbes, à Saint-Christophe, une île des Antilles. Ce qui en fait un DHCEU, drôle d'acronyme pour désigner les Diplômés hors du Canada et des États-Unis.

À 31 ans, il termine ses deux ans de résidence à Val-d'Or. Il parle maintenant trois langues - anglais, espagnol, français - en plus de sa langue maternelle. Maîtriser le français parlé, écrit et médical lui a demandé énormément d'efforts. Mais ce sera un atout s'il retourne travailler en Ontario et qu'un patient à l'urgence demande à ce qu'on lui parle en français.

Mais pourquoi retourner en Ontario? Parce que ses amis, sa famille et son réseau sont là-bas. À Val-d'Or, ville de 36 000 habitants, les possibilités d'avoir une vie sociale sont plus limitées, surtout après des journées bien remplies par le travail et l'étude. Il a bien rencontré une fille de Val-d'Or, mais elle souhaite, elle aussi, quitter la région.

Écoutez Kaveh Kavoosi raconter son expérience à Val-d'Or :

Pénurie de médecins en Abitibi

De tous les médecins résidents étrangers accueillis à Val-d'Or dans les dernières années, aucun ne s'est finalement établi en Abitibi, une région du Québec qui manque cruellement de médecins. La directrice de l'enseignement, Myriam Bellazzi, ne ménage pas ses efforts pour les former et leur « donner la piqûre » pour la région. Mais comme ils sont souvent plus âgés que des étudiants fraîchement diplômés, ils sont aussi plus avancés dans leur vie de couple ou leur vie de famille. Leur conjoint ou leur conjointe a parfois déjà un emploi intéressant dans une grande ville.

Ainsi Lakmali, du Sri Lanka, sait que son mari aime beaucoup Val-d'Or, mais qu'il ne trouverait pas un emploi du même niveau qu'à Montréal dans son domaine. Le couple serait alors obligé de vivre séparé par 6 heures de route avec un enfant de 2 ans qui ferait mieux d'aimer les trajets en voiture.

Le taux de rétention des quelques rares candidats d'origine québécoise est meilleur. Mais « ils ne se précipitent pas, malheureusement, pour venir en région », regrette Dr Bellazzi. « Ils ont la perception qu'on est loin. Le parc de La Vérendrye est une barrière physique importante, ou psychologique je devrais dire, pour la plupart des gens. La tendance de l'être humain, c'est de rester dans ce qu'on connaît. » Et ce qu'on connaît après six ans de médecine, c'est Montréal, Québec ou Sherbrooke, où sont situées les quatre facultés de médecine de la province. Le réseau social qu'un étudiant se tisse en ville le retient peut-être aussi de s'exiler.

La Dre Bellazzi parle des avantages de venir à Val-d'Or :

La région de l’Abitibi aurait besoin d'une cinquantaine de médecins de famille supplémentaires, dont 12 dans le réseau local de services de la Vallée-de-l'Or.

François Venne sera peut-être l'un de ceux-là. Diplômé de l'Université de Montréal, c'est, à 25 ans, le plus jeune médecin résident de l'UMF de la Vallée de l'Or. Bien que très urbain, il a fait plusieurs stages en régions éloignées (Côte-Nord, Gaspésie), avant de choisir Val-d'Or pour sa résidence. « En région, c'est vraiment le médecin de famille qui est au centre des services médicaux », observe-t-il.

Selon lui, il y a un regain de popularité pour l'Abitibi, des jeunes qui ont étudié dans les grands centres reviennent et créent de nouveaux commerces. Une brasserie vient d'ouvrir, où il emmène à l'occasion les autres médecins résidents prendre un verre.

Il regarde encore du côté de Montréal, ville effervescente, pleine de promesses et de défis. « J'ai un intérêt pour les clientèles vulnérables, en situation d'itinérance, les patients toxicomanes. » Le choix semble déchirant. Il compte rester encore au moins quelques années, le temps de se décider, ou d'attraper davantage la piqûre peut-être!

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