Défendre les acquis de la révolution socialiste tout en modernisant graduellement l'économie du pays : voilà les objectifs que s'est donnés le nouveau président cubain, Miguel Diaz-Canel, qui a officiellement succédé à Raul Castro jeudi, pour un mandat de cinq ans, renouvelable une fois.

La nomination de celui qui était jusqu'ici premier vice-président du pays a été approuvée par 603 des 604 députés de l'Assemblée nationale cubaine, a annoncé jeudi la présidente de la Commission nationale électorale, Alina Balseiro. Il dirigera donc le Conseil d'État, l'organe exécutif suprême, dont 13 des 31 membres ont été renouvelés lors du même vote.

Le résultat obtenu par M. Diaz-Canel, qui aura 58 ans vendredi, n'est pas une surprise : dans ce qui est l'un des derniers régimes communistes de la planète, les candidats aux plus hautes fonctions sont choisis par une commission du gouvernement, et les députés n'ont plus qu'à dire s'ils les approuvent. Dans ce contexte, être plébiscité par 95 % des votants est la norme.

Lors de son discours d'une trentaine de minutes devant l'Assemblée nationale, il a cherché à s'inscrire dans la continuité en rendant longuement hommage à Raul Castro. Il l'a désigné comme le meilleur élève de son frère Fidel, auquel il avait succédé il y a une dizaine d'années.

Miguel Diaz-Canel, qui devient le premier président de Cuba à ne pas avoir participé à la révolution cubaine, a assuré aux députés que la transition politique n'entraînera pas de changements majeurs.

Il a d'ailleurs confirmé que Raul Castro, qui demeure député, mais surtout secrétaire général du Parti communiste (PC), continuera d'exercer une grande influence sur l'île. « Raul Castro présidera aux décisions de grande importance pour le présent et l'avenir de la nation », a-t-il lancé.

Il n'y aura pas de retour au capitalisme, a aussi promis le nouveau président. Il entend plutôt suivre le plan de 12 ans déjà établi par l'Assemblée nationale et le PC, qui consiste à encourager une croissance modérée du secteur privé, tout en préservant le rôle de l'État dans de grands pans de l'économie.

Il n'y aura aucun compromis en matière de politique étrangère non plus : Cuba dialoguera avec les pays qui traitent avec lui sur un pied d'égalité, a souligné M. Diaz-Canel, réitérant du coup l'orthodoxie du PC en la matière. Cuba demeure disposé à discuter avec les États-Unis, a-t-il précisé, mais ne cédera pas aux pressions pour qu'il y ait des changements à l'interne.

Appel à mettre fin à la « répression »

Les États-Unis ont invité le nouveau président cubain à mettre fin à la « répression » sur l'île et dénoncé une transition « antidémocratique » à la tête du pays.

« Nous sommes déçus par le fait que le gouvernement cubain ait choisi de réduire au silence les voix indépendantes et de maintenir son monopole répressif du pouvoir, plutôt que de permettre à son peuple d'avoir un choix véritable à travers des élections libres, justes et disputées », a indiqué la porte-parole du département d'État américain, Heather Nauert.

En voyage à Londres, le premier ministre du Canada a rappelé la relation cordiale de longue date entre son pays et la petite île des Caraïbes. « On est toujours préoccupés par les questions de droits de la personne à Cuba, a toutefois admis Justin Trudeau. Mais on travaille aussi à plusieurs projets de développement […] afin de créer de meilleures opportunités pour les Cubains. »

Après avoir écouté le discours de son dauphin, Raul Castro, maintenant âgé de 86 ans, a confirmé qu'il ne quittait pas le paysage politique cubain. « Je continuerai à me consacrer à la tâche de premier secrétaire pour mon deuxième et dernier mandat qui expire en 2021 », date à laquelle cette fonction sera à nouveau assumée par le président du Conseil d'État et des ministres.

« À partir de là, je ne serai qu'un autre soldat défendant la révolution », a poursuivi Raul Castro.

S'il devait effectuer deux mandats à titre de premier secrétaire du PC à compter de 2021, Manuel Diaz-Canel pourrait rester au coeur de la politique cubaine jusqu'en 2031.

Une énigme pour les Cubains

Au-delà des déclarations d'intention et des professions de foi, M. Diaz-Canel n'a annoncé aucune mesure précise au cours de son discours à l'Assemblée nationale. Ce qu'il entend faire concrètement demeure donc une énigme pour les Cubains.

Pour beaucoup d'entre eux, cet ingénieur en électronique de formation qui aimerait la musique rock - et les Beatles en particulier - demeure largement inconnu. Sa prestation de jeudi constituait donc une première occasion de le voir et de l'entendre.

Quand il n'était encore qu'un jeune chef du Parti communiste, dans la province de Villa Clara ainsi qu'à Holguin, Miguel Diaz-Canel s’est distingué par son efficacité de dirigeant. Il s'est notamment opposé à l'orthodoxie du PC en soutenant un centre culturel favorable à la communauté LGBT.

« C'est un dirigeant de terrain », a affirmé le retraité José Gonzalez, qui vit à Santa Clara, capitale de Villa Clara, la province qui a vu naître le nouveau président. « Quand il dirigeait le parti ici, c'était génial, car il ne comptait pas ses heures et il était partout. »

Sur le plan national, M. Diaz-Canel, qui arrive souvent à ses réunions muni d'une tablette, a déjà appelé à une couverture plus critique des événements par les médias d'État et a dit souhaiter un accès plus large à Internet. Ce défi s'annonce difficile à relever, car l’île part de loin : la société cubaine est l'une des moins connectées au monde.

L’été dernier, devant un auditoire du PC, il a cependant menacé de fermer des sites Internet associés à l'opposition modérée, comme OnCubas, Cubas Posible, Cuba Emprende, en parlant ouvertement de censure. Rien de tel ne s'est finalement produit.

« C’était une posture » pour se gagner les purs et durs du parti, croit l’ancien diplomate Carlos Alzugaray. D’autres croient à une manipulation de l’opposition.

« Nous espérons plus de changements », a déclaré Yani Pulido, 27 ans, tandis qu'elle servait des clients d'un bar de La Havane. « Le pouvoir passe à une personne beaucoup plus jeune, avec de nouvelles idées, de nouvelles perspectives, donc nous espérons que les réformes aillent plus vite. »

Beaucoup de Cubains s'interrogent toutefois sur la marge de manoeuvre dont bénéficiera le nouveau président. « Quand Fidel est tombé malade, il a placé son frère, mais il l'a toujours guidé, et avec Diaz-Canel ce sera pareil, Raul va le guider », a déclaré Hector Fuente, un chauffeur de vélotaxi de 36 ans.

« Diaz-Canel doit suivre un programme, ce sont les lignes qui ont déjà été approuvées par le programme du parti. Jusqu'à quel point pourra-t-il sortir de ce programme? Je ne sais pas. »

Rajeunissement partiel au Conseil d'État

Celui qui remplace Miguel Diaz-Canel comme premier vice-président, et qui devient ainsi le numéro deux du pouvoir, est le syndicaliste Salvador Valdes Mesa. À 72 ans, il devient le premier Afro-Cubain à occuper un poste aussi élevé.

Au sein du Conseil d'État, l'organe exécutif suprême, 13 nouveaux membres font leur entrée, alors que 18 autres restent en poste.

Deux militaires, Ramon Machado Ventura, 87 ans, et Alvaro Lopez Miera, 76 ans, quittent leurs fonctions, mais Guillermo Garcia, 90 ans, et Leopoldo Cionta Frias, 76 ans, conservent leur place.

Ces nominations au Conseil d'État ont aussi été ratifiées par un vote secret des 604 députés dont le résultat a été dévoilé jeudi matin, jour de l'anniversaire de la victoire de Playa Giron (la baie des Cochons).

Avec la collaboration de Jean-Michel Leprince

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