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#MMIW : au nom des femmes autochtones disparues ou assassinées

La création d'une commission d'enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées a été l'aboutissement de plusieurs années d'efforts pour Sheila North Wilson. Celle qui a réussi à mobiliser une nation grâce au mot-clic #MMIW connaît bien les défis qui attendent les jeunes filles des réserves autochtones qui partent vers les grandes villes, car elle a dû traverser elle-même de nombreuses épreuves.

Un texte de Marc-Yvan Hébert de Second regard

Sheila North Wilson a grandi à Oxford House, une réserve située à environ 960 km au nord de Winnipeg qui est réputée pour ses conditions de vie déplorables.

Or, son enfance est remplie de beaux souvenirs. « Je pensais qu'on était riches, mais c'est juste que nos parents s'occupaient très bien de nous », se remémore-t-elle.

Elle a tout de même vécu des moments sombres. À compter de l'âge de six ans, elle a été agressée sexuellement à plusieurs reprises par un garçon plus vieux qu'elle. Paralysée par la honte, elle n'en a jamais parlé à ses parents.

Elle était loin de se douter que ce ne serait pas la dernière fois qu'elle serait la cible de prédateurs.

Lorsque Sheila a 15 ans, ses deux sœurs quittent le foyer pour aller étudier dans le sud de la province. Elle veut les suivre, car elle a de grands projets de carrière : elle veut devenir journaliste, ou encore infirmière.

Elle emménage chez une famille à Winnipeg qui accueille les jeunes autochtones provenant du Nord.

Peu après son arrivée, elle rate le dernier autobus et commence à marcher pour rentrer chez elle. Une voiture avec des hommes à l'intérieur s'arrête. Un d'entre eux sort et la pourchasse. Elle se cache, terrifiée, en attendant qu'ils s'en aillent.

À l'école, elle n'arrive pas à suivre dans ses cours. Les autres se moquent d'elle. Elle perd toute estime de soi et commence à fréquenter des amis qui l'emmènent dans les pires quartiers de Winnipeg.

Elle se souvient d'une maison qu'elle a visitée où il n'y avait aucun meuble, sauf quelques matelas sales par terre. Des hommes rôdaient autour d'elle.

Ses instincts l'aident à éviter le pire. À l'âge de seize ans, elle rencontre un homme plus âgé qu'elle. Elle tombe enceinte, quitte l'école et se marie : une relation abusive qui durera huit ans.

Un nouveau départ

En 1998, après un séjour dans un foyer pour femmes battues, elle quitte son mari. Elle termine son secondaire, obtient un diplôme en communication et décroche un stage à la télévision de CBC.

Elle se souvient du reportage d'une collègue qui a tout fait basculer pour elle : le corps d'une fille autochtone, Fonessa Bruyère, avait été retrouvé à Winnipeg.

« Je sentais que je devais en parler davantage parce que je savais ce que ces filles enduraient », dit Sheila North Wilson. Elle décide de se consacrer aux histoires de filles et de femmes autochtones victimes de violence. Elle veut conscientiser la population au fait que ces crimes n'étaient pas dus au hasard.

Elle a l'impression qu'elle enquête souvent plus que les policiers. « Les policiers ne prenaient pas les histoires de ces femmes au sérieux ou ils ne poursuivaient pas certaines pistes, explique-t-elle. Je sentais que je pouvais en faire plus si je m'impliquais directement dans la cause. »

Elle quitte son poste de journaliste et devient relationniste à l'Assemblée des chefs du Manitoba. Mais elle découvre une réticence chez les chefs - surtout des hommes - d'aborder publiquement la question des femmes disparues.

En juin 2012, un événement galvanise la communauté des Premières Nations du Manitoba : un homme se rend à la police et avoue avoir tué trois femmes autochtones.
Les leaders autochtones et les intervenants sur le terrain manifestent ensemble.

C'est aussi à ce moment que Sheila a créé le mot-clic #MMIW - Missing and murdered indigenous women (femmes autochtones assassinées ou disparues), qui a depuis été repris plusieurs millions de fois sur les réseaux sociaux. « Ce jour-là, nous avons commencé à demander une commission d'enquête nationale. »

Mais le gouvernement Harper rejette l'idée d'une telle commission d'enquête.

En août 2014, une autre fille autochtone est portée disparue : Tina Fontaine, 15 ans, est retrouvée dans un sac au fond de la rivière Rouge une semaine plus tard.
L'histoire tragique est un moment décisif dans la vie de Sheila North Wilson.

Elle décide de se présenter au poste de grand chef des Premières Nations du Manitoba Keewatinowi Okimakanak (MKO), une organisation de revendication politique qui regroupe 30 Premières Nations dans le nord du Manitoba. Une femme n'a jamais été élue à ce poste.

Parmi ses priorités : redoubler les efforts pour obtenir une commission d'enquête portant sur les filles et les femmes autochtones.

Le 2 septembre 2015, Sheila North Wilson est élue grande chef de MKO. Son élection est saluée par des leaders partout au pays. « Depuis la création de l'Assemblée des chefs, au Québec, on n'a jamais eu de femmes qui ont osé le faire, dit l'ancienne présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada Michèle Audette. Alors j'espère que Madame North Wilson va ouvrir cette porte-là, va devenir notre mentor. »

Le 8 décembre 2015, Justin Trudeau annonce la mise sur pied d'une commission d'enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées.

Pour les familles des victimes, les attentes sont grandes : changer des stéréotypes qui existent depuis des centaines d'années et faciliter l'intégration des jeunes autochtones dans les grandes villes.

Sheila North Wilson espère aussi que la commission d'enquête réussira à redonner aux filles et aux femmes disparues leurs voix, au profit des jeunes filles d'aujourd'hui et de demain.

Femmes autochtones disparues ou assassinées, notre dossier

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