Le journaliste Mohamed Fahmy, qui a été relâché d'une prison égyptienne le mois dernier, a accusé le premier ministre canadien Stephen Harper de ne pas avoir utilisé « tout son poids » pour obtenir sa libération.

Profitant de son retour au pays en pleine campagne électorale, M. Fahmy a soutenu qu'Ottawa devait en faire plus pour défendre les Canadiens emprisonnés injustement à l'étranger, décochant une flèche à l'endroit des conservateurs.

M. Fahmy, qui a rencontré la presse mardi en matinée à Toronto, s'est aussi entretenu avec le chef du Parti libéral, lundi, et le chef du NPD mardi après-midi.

L'ex-reporter du réseau Al-Jazira a affirmé que le gouvernement Harper avait refusé de rencontrer son avocate, Amal Clooney, pendant qu'il pourrissait dans une cellule envahie par les insectes en Égypte.

« M. Harper n'a pas compris l'urgence de ce cas très complexe, qui ne relèvait pas uniquement de la liberté d'expression, mais également de la lutte géopolitique entre l'Égypte et le Qatar (NDLR : pays de son ex-employeur, Al-Jazira) », a décrié M. Fahmy.

Il a remercié le NPD, son chef Thomas Mulcair, et son porte-parole en matière d'affaires étrangères, Paul Dewar, « pour (l)'avoir soutenu, pour avoir été présent auprès de (sa) famille, pour s'être engagé auprès de (son) avocate et pour avoir questionné M. Harper au parlement à propos de (son) cas. »

M. Fahmy avait aussi rencontré le chef libéral, Justin Trudeau, lundi soir, pour le remercier de son appui« inspirant ».

L'ex-journaliste a l'intention de voter le 19 octobre, mais il n'appuie aucun parti en particulier. « Toutefois, vous savez pour qui je ne voterai pas », a-t-il lancé.

Il remercie les Canadiens d'avoir soutenu, notamment dans les médias sociaux, « un homme qu'ils ne connaissaient pas ».

Hier, il a dit sur Twitter qu'il se sentait finalement « libre », alors qu'il s'est promené avec sa femme dans les rues de Toronto. « [Ma femme et moi] nous sentons en sécurité, libres et à la maison », a-t-il tweeté.

Il dénonce Harper

L'un des anciens collègues de M. Fahmy au réseau Al-Jazira, l'Australien Peter Greste, a été libéré un an avant lui, à la suite de l'intervention du premier ministre de l'Australie.

M. Fahmy affirme que, dans son cas, « l'approche hyperconservatrice [du premier ministre Stephen Harper] a miné et retardé ma libération ».

« M. Greste est un Australien à part entière tandis qu'aux yeux des Égyptiens, M. Fahmy, même s'il a renoncé à sa citoyenneté égyptienne, est Égyptien, nuance Ferry de Kerckhove, ancien ambassadeur du Canada en Égypte. Le libérer alors que Mohammed Bader, un Égyptien à part entière, était encore en prison, c'était exclu. »

Une fois cette précision apportée, M. de Kerckhove a critiqué une « très mauvaise gestion de la crise ».

« (John) Baird (ancien ministre canadien des Affaires étrangères) est parti comme Malbrough s'en va-t-en guerre, en clamant à haute voix qu'il allait au Caire ramener Mohamed Fahmy alors qu'aucune garantie n'avait été prise, qu'aucune négociation n'avait abouti à un engagement de la part des Égyptiens », dénonce M. de Kerckhove.

M. Fahmy estime également que John Baird a commis une bourde diplomatique en annonçant durant un point de presse en Égypte que le Canada ne le traduirait pas en justice si les autorités égyptiennes acceptaient de transférer leur prisonnier au Canada.

Il reproche aussi au premier ministre d'avoir délégué sa responsabilité de faire pression sur le président égyptien.

En entrevue avec Anne-Marie Dussault à l'émission 24/60, le journaliste a dénoncé l'inaction du gouvernement conservateur concernant son passeport, que les autorités égyptiennes avaient perdu. « Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi on m'a laissé sans passeport canadien de remplacement [...] tous les partis de l'opposition ont demandé à M. Harper, pourquoi vous ne lui donnez pas de passeport? », rappelle-t-il.

Encore beaucoup à faire

Un porte-parole du gouvernement canadien a rétorqué lundi que M. Harper avait discuté de son cas avec le président égyptien, en plus de soumettre plusieurs lettres d'appui aux autorités égyptiennes. Le journaliste n'y croit pas. « S'il a appelé, j'en suis reconnaissant, mais si cela a eu lieu, je crois que ça s'est passé bien après ma sentence », soutient-il.

Mohamed Fahmy pense que Stephen Harper aurait dû être plus transparent dans ses démarches. Il se demande pourquoi le premier ministre n'avait pas révélé son appel auprès du président Abdel Fattah al-Sissi.

M. Fahmy espère que le gouvernement à Ottawa comprend qu'il y a encore beaucoup à faire pour protéger les Canadiens à l'étranger.

Le journaliste ajoute que le gouvernement doit intervenir immédiatement si d'autres Canadiens se retrouvent dans cette situation. « S'il y a une chance de sortir une personne ou de la déporter, il faut que ça ait lieu avant que le prisonnier soit envoyé à la Cour et même si ça ne fonctionne pas, la personne pourrait être envoyée dans une autre prison ou avoir de meilleurs traitements », défend-il à 24/60.

Mohamed Fahmy croit que cette gestion de crise donne une très mauvaise mauvaise réputation du Canada à l'étranger et donne l'impression que quand des Canadiens ont des problèmes, « cela n'importe pas le gouvernement. »

« C'est une leçon à tirer à l'avenir, dit-il. Il nous faut un gouvernement qui appuie à 100 % [les Canadiens emprisonnés à l'étranger ».

Le journaliste poursuit par ailleurs son ancien employeur, Al-Jazira.

Retour à une vie normale

En entrevue à l'agence de presse Associated Press, le journaliste a raconté avoir longtemps imaginé son retour chez lui, lorsqu'il était détenu.

La saga judiciaire de Mohamed Fahmy et de deux de ses collègues du réseau anglophone d'Al-Jazira avait attiré l'attention du monde entier et suscité bien des interrogations sur la liberté de la presse en Égypte :

  • Arrêtés en décembre 2013, les trois hommes - qui ont toujours clamé leur innocence - avaient été accusés d'avoir soutenu les Frères musulmans, une organisation désormais interdite en Égypte, et d'avoir mis la sécurité nationale en péril avec leurs reportages.
  • Au cours d'un premier procès en 2014, ils avaient écopé de peines allant de 7 à 10 ans de prison.
  • Après avoir passé 400 jours derrière les barreaux, ils avaient été libérés en attendant de subir leur deuxième procès en août dernier. Ils avaient alors été condamnés à trois ans de réclusion.
  • Le 23 septembre dernier, Mohamed Fahmy a été gracié par le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi.

Mohamed Fahmy prévoit s'installer à Vancouver, où il compte accepter un poste de professeur adjoint en journalisme à l'Université de la Colombie-Britannique. Néanmoins, il compte retourner un jour comme reporter au Moyen-Orient.

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