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Mohammed-Reza, jeune migrant de 18 ans, a filmé sa traversée 

Après avoir longuement marché aux côtés de Migrants en Hongrie, avoir pris le train avec eux en Autriche et vu leurs conditions de vie en Allemagne et en France, Jean-François Bélanger s'est rendu en Turquie et en Grèce, point de départ, pour presque tous, d'un long périple. La traversée de la mer Égée est aussi l'étape la plus dangereuse du voyage. Les naufrages y sont quotidiens.

Des gilets de sauvetage laissés par terre, des sacs à dos abandonnés, des épaves de bateaux pneumatiques échoués. Il suffit de passer un quart d'heure sur la plage et dans le vieux port d'Assos pour comprendre que cette petite ville de Turquie est devenue le principal point de départ pour les Migrants désireux de se rendre en Europe.

Du matin jusqu'au soir, les zodiacs s'élancent, surchargés de passagers, vers l'île grecque de Lesbos située à 10km au large des côtes turques.

Pour voir comment s'organise et s'articule le passage illégal de la frontière, et surtout, pour tenter de comprendre quelles sont les motivations des migrants, nous décidons de mettre le pied directement dans la fourmilière. Nous nous dirigeons à pied, depuis la berge, vers une crique isolée repérée la veille, d'où semblent partir des zodiacs.

Sur place, l'endroit semble désert, si ce n'est qu'il est jonché de cartons, de pompes de bateaux pneumatiques et d'effets personnels laissés derrière. Nous sommes visiblement au bon endroit.

Migrants, pompes et douilles

Alors que nous nous faisons cette réflexion, une colonne de migrants, sortie du sous-bois vient à notre rencontre. Nous les saluons. Ils nous serrent la main, en procession, comme dans un mariage. Moment surréaliste. Ils ne savent visiblement pas que nous sommes reporters, nous assimilent sans doute à des passeurs.

Le moment de notre arrivée, totalement fortuit, est parfait et nous offre un avantage dont nous entendons profiter. Les passeurs, qui se présentent dans un premier temps comme des migrants, ne savent visiblement pas quelle attitude adopter face à nous. Ils ne sont pas ouvertement hostiles, nous tolèrent. Une attitude inespérée alors que nous nous attendions à nous faire chasser à la pointe du fusil.

Sur place, nous retrouvons d'ailleurs des cartouches vides. Douilles de pistolet 9mm et d'un fusil à pompe, calibre 12. Deux armes à courte portée, certainement destinées au contrôle des migrants récalcitrants plus qu'à la défense contre les forces de l'ordre.

Les migrants, autour de 200, sont presque tous Afghans. Parmi eux, beaucoup de femmes, d'enfants, de bébés.

Si beaucoup sont arrivés avec une veste de sauvetage, tous n'en ont pas. Et celles que portent les enfants, ballons gonflables à l'effigie de personnages de Disney, paraissent plus adaptées au bord d'une piscine qu'à une traversée aussi dangereuse.

Tenter la traversée à 18 ans

Sous un bosquet, nous repérons un jeune Hazara bien mis, l'air un peu intello. Il parle un très bon anglais; se présente sous le nom de Mohammed-Reza Rezaie. Il a 18 ans et rêve d'aller étudier le génie civil en Grande-Bretagne. Il dit n'avoir pas peur de la traversée. Comme tous ici, il a vu à la télé et dans les journaux les migrants applaudis à leur arrivée en gare de Munich. Comme tous ici, il s'est dit : « pourquoi pas moi ? »

Il n'a aucune idée des caractéristiques du bateau sur lequel il doit s'embarquer. Tout ce qu'il sait, c'est qu'on lui a promis que seule une trentaine de passagers y pendraient place.

Il connaît aussi et surtout le prix de la traversée : 2000$. Une fortune pour son père qui ne gagne que 20$ par jour.

Voir la mer pour la première fois

Nous le retrouvons sur la berge. Il avoue voir la mer pour la première fois de sa vie, s'étonne que l'eau soit salée. Son regard est vite attiré par une carcasse noire : l'épave d'un pneumatique échoué. Il s'en approche pour l'inspecter et aussitôt la grande confiance qu'il affichait se dégonfle comme la toile cirée noire, informe, sur laquelle viennent désormais mourir les vagues.

Il l'avoue : il tremble désormais de peur. Mais sa détermination reste plus forte. En regardant l'île de Lesbos, qui se dessine à l'horizon, il dit voir l'espoir d'une vie meilleure et réaffirme sa volonté de traverser, seul moyen, selon lui, de s'approcher de son rêve.

Parti depuis une semaine de la maison familiale, il nous avoue avoir le mal du pays. Alors, nous lui prêtons un téléphone pour lui permettre d'appeler ses parents.

L'appel ne dure que quelques minutes, mais aussitôt après avoir raccroché, il fond en larmes. Il nous avoue s'ennuyer de sa petite sœur de six ans. Nous réalisons à ce moment à quel point ce jeune homme frêle vient en fait à peine lui même de sortir de l'adolescence.

Filmer la traversée

Nous lui remettons une caméra, en lui demandant s'il accepte de filmer sa traversée.

Alors qu'il enfile sa veste de sauvetage, je ne peux évacuer l'impression qu'une catastrophe se prépare. Plus qu'une intuition, le sentiment s'explique facilement par un simple calcul de probabilité. Chaque jour ici, des accidents se produisent; des gens se noient. Difficile d'imaginer qu'il puisse en être autrement alors que les passeurs, pour maximiser leurs profits, forcent les migrants à monter à 50 ou 60 à bord d'embarcations conçues pour moitié moins.

Dans ce genre de situations, alors que nous côtoyons pendant des heures des gens sur le point de risquer leur vie, la stricte neutralité journalistique est un manteau lourd à porter. L'empathie qui nous anime nous pousse à les décourager de tout risquer ainsi, alors que les règles du métier nous commandent de rester en retrait. Nous nous contentons d'offrir de la nourriture et de larges sourires, comme pour mieux cacher le stress et l'angoisse qui nous animent.

La confiance affichée de Mohammed-Reza déjà entamée, il se retrouve avec le moral à zéro lorsqu'on lui annonce que près de 50 personnes prendront place à bord de son bateau et que son « capitaine » n'a jamais barré la moindre embarcation. Il se résigne : « Si Dieu le veut, nous allons réussir à traverser; sinon, nous allons tous mourir ».

Quatre bateaux partent au petit matin. Les deux premiers sont interceptés par des navires de la garde-côtière turque, forcés de rebrousser chemin. Le bateau de Mohammed-Reza est le troisième à s'élancer.

La suite, nous ne l'entendrons que le lendemain, après une journée à se faire du sang d'encre à attendre un bateau qui n'arrive pas.

Les pires craintes se confirment

Les 15 premières minutes se déroulent sans encombre, mais au fur et à mesure que le zodiac s'éloigne du bord, les vagues se font plus imposantes, jusqu'à passer par dessus les boudins gonflés. L'embarcation, surchargée, se remplit d'eau. Le moteur cesse de fonctionner.

Le bateau dérive entre deux eaux, pendant de longues heures. Mohammed-Reza, comme les autres, pense sa dernière heure venue. Un navire de la garde côtière turque, aperçu au loin, redonne un temps espoir. Une chemise est attachée au bout d'une rame pour attirer l'attention... En vain. Les appels à la garde côtière grecque restent sans réponse.

Le jeune homme décide tout de même de filmer. Comme pour laisser une trace. Puis, chassant les idées sombres, certains se mettent à ramer avec les mains. Contre toute attente, l'embarcation s'approche des côtes grecques.

« J'ai frôlé la mort »

Huit heures après le départ, les 49 Afghans sont secourus alors qu'ils arrivent à quelques centaines de mètres de la côte nord de l'Île de Lesbos.

Mohammed-Reza s'estime miraculé, simplement heureux d'être en vie. Il avale avec appétit un petit déjeuner le surlendemain; avoue n'avoir pas fermé l'œil depuis quatre jours.

Lorsque je lui demande quelle leçon il tire de son aventure, quel message il souhaite envoyer aux autres candidats à l'exil, sa réponse est sans appel : « Personne ne devrait tenter ce voyage. C'est trop dangereux. J'ai frôlé la mort. Franchement, ça ne vaut pas la peine. »

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