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Mort d'Alain Magloire : les soins de santé sont la clé, selon le coroner Malouin

Il est impératif d'améliorer les soins de santé offerts aux itinérants et aux personnes souffrant de maladies mentales, insiste le coroner Luc Malouin dans une entrevue accordée à Radio-Canada au lendemain du dévoilement d'une copie de son rapport d'enquête sur la mort d'Alain Magloire.

« Le principal dans ce rapport-là, c'est tout ce qui concerne le domaine de la santé, c'est l'importance qu'on doit apporter aux personnes atteintes de maladie mentale ou qui souffrent d'itinérance. Ça, c'est la clef si on veut éviter des drames similaires dans l'avenir », affirme-t-il.

« La Ville de Montréal procède à au-delà de 40 000 interventions annuellement pour cette clientèle, alors que ces interventions relèvent pour 95 % du domaine de la santé, et non pas du domaine policier », observe-t-il, en critiquant « l'échec du réseau de la santé ».

Cette conclusion explique d'ailleurs pourquoi il recommande de mettre sur pied une clinique de santé urbaine pour cette clientèle. Cette idée est venue du milieu médical, précise-t-il, qui lui a signalé que les itinérants et les gens qui souffrent de problèmes mentaux n'ont souvent pas de médecin de famille.

« L'idée est d'abord de leur offrir un médecin de famille. Deuxièmement, d'en faire un centre ou tous les hôpitaux vont pouvoir alimenter cette clinique de façon automatique [...] Ça va nous faire un endroit unique », explique-t-il.

Le coroner Malouin indique par ailleurs qu'il ne croit pas être « à contre-courant » en recommandant au Service de police de la Ville de Montréal d'augmenter le nombre d'armes à impulsion électrique mises à la disposition des policiers. 

« Le problème du Taser, c'est qu'il faut l'utiliser à bon escient. Il faut l'utiliser de la bonne façon, et c'est toujours en dernier recours », souligne-t-il. « L'autre problème, c'est qu'on n'en a pas d'autres alternatives. Il faut que l'école nationale de police fasse de la recherche, documente la situation, et propose d'autres solutions. Entre le Taser et l'arme à feu, il faut choisir le moindre mal. »

« Malgré toutes les failles qu'on peut trouver, il reste que nos policiers travaillent très bien. C'est quand même rare ce genre de décès », tient-il aussi à mentionner.

Luc Malouin assure qu'il reste « humble » quand on lui demande s'il croit que toutes ses recommandations seront adoptées. « Il faut être patient », dit-il, tout en soulignant que son enquête a déjà porté ses fruits d'une certaine manière, puisque des changements ont déjà été apportés à la formation des policiers.

Il faut plus de ressources, dit le chef syndicat des policiers de Montréal

Le président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, Yves Francoeur, accueille favorablement l'idée que ses membres aient accès à des pistolets à impulsion électrique. « On a toujours maintenu qu'il en fallait plus », commente-t-il, en prévenant du même souffle que ces armes ne constituent pas une « panacée » et ne vont pas régler tous les problèmes. 

« Honnêtement, c'est gênant le nombre [de pistolets du genre] que nous avons à Montréal par rapport aux policiers de Toronto », observe-t-il. Il souligne cependant que la police de Montréal gère actuellement la décroissance. Les budgets diminuent et l'effectif sera réduit de 250 policiers d'ici 5 ans. Or si les pistolets à impulsion électrique ne sont pas très coûteux, la formation pour les utiliser l'est. 

À l'instar du coroner Malouin, Yves Francoeur plaide pour de meilleures ressources au profit des personnes itinérantes ou ayant des problèmes de santé mentale. 

« Malheureusement, ce qu'on vit comme policiers, nous, c'est le manque de ressources en santé publique. Donc des problèmes qui sont de santé publique, parce qu'ils ne sont pas pris en charge, deviennent des problèmes de sécurité publique. Donc, oui le Taser, mais je pense qu'il y a des recommandations importantes qui s'appliquent au ministère de la Santé, dont l'implantation au centre-ville d'une clinique d'urgence [...] avec des intervenants de première ligne. »

À défaut d'un tel geste du ministère, dit-il, les policiers sont condamnés à vivre le « phénomène des portes tournantes ».

« Nos policiers interviennent, voient que la personne est intoxiquée, a des problèmes de santé mentale, l'amènent à l'hôpital, à l'urgence. Mais à l'urgence, ils n'ont pas de ressources pour s'occuper de ces gens-là immédiatement. Donc, nos policiers les laissent là, sortent de l'hôpital. Ils sont dans le stationnement dans le véhicule de police en train de compléter leur rapport, et voient l'individu qui sort », relate-t-il. « Le ministère de la Santé a beaucoup à faire. »

Le frère de la victime satisfait

« Les conclusions [du rapport] me semblent assez satisfaisantes », a pour sa part commenté le frère de la victime, Pierre Magloire. Il retient particulièrement les recommandations touchant la formation des policiers.

« C'est le point majeur. Cette formation, je pense qu'elle est primordiale parce que, en santé mentale, on doit agir de façon différente. Les gens ne doivent pas arriver armes au poing, commencer à crier après des individus qui sont en crise », affirme-t-il.

« On doit avoir une autre attitude, qui n'est pas l'attitude policière standard, où on est plus en mode de contrôle et d'attaque. »

Lorsqu'on lui demande si l'utilisation d'un Taser aurait pu changer le cours de l'histoire pour son frère, Pierre Magloire hésite. « Oui, parce que ça aurait été une arme d'opportunité supplémentaire, qui est beaucoup moins létale. Non, parce que c'est l'attitude d'agression qui s'est passée pendant toute cette agression qui est, je trouve, inadéquate. »

M. Magloire soutient que le rapport du coroner « pourrait » l'aider à tourner la page.

« Mon but premier, c'est de faire en sorte qu'il y ait un changement dans la société, que cette situation-là ne se reproduise plus jamais », note-t-il. « Et de faire en sorte aussi que le décès de mon frère ne soit pas en vain. Qu'il y ait un but, qu'il arrive quelque chose qui va faire en sorte de changer la société. »

Intervenir en amont

Pour Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), « c'est un rapport qui identifie encore une fois de bonnes pistes de solution, d'intervention, à mettre en place pour éviter que ne se reproduisent des drames comme ça ».

Il exprime toutefois des réserves sur le recours au pistolet à décharge électrique. « On ne pense pas que c'est la solution. Il y a d'autres pistes qui sont mises de l'avant dans le rapport du coroner : davantage de services, des équipes spéciales, des services spéciaux, etc. On pense aussi qu'il y a d'autres solutions, qui ne sont pas nommées dans le rapport, qui devraient être appliquées, entre autres, pour en finir avec l'impunité dans les interventions policières ».

Pierre Gaudreau est d'avis que la police n'est pas la seule à intervenir en la matière. « Il y a, dit-il, des responsabilités qui doivent être assurées par le gouvernement au niveau de la santé, des services sociaux, des services psychiatriques, des services d'aide psychologique pour éviter que les gens ne se rendent dans ces situations. »

Il trouve par ailleurs intéressante l'idée de créer une clinique urbaine pour les personnes souffrant de la maladie mentale. « Il y a déjà un travail intéressant qui est fait au CHUM Notre-Dame avec le psychiatre Olivier Farmer et d'autres psychiatres. Ceci étant, on manque de ressources présentement. Le nouveau plan d'action en santé mentale annoncé l'automne dernier, les critiques étaient unanimes, y compris de la part des psychiatres : on manque de moyens. »

Avec les informations de Jean-Philippe Robillard

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