Les Terre-Neuviens sont plus que jamais divisés sur la centrale hydroélectrique de Muskrat Falls. La construction du barrage est loin d'être terminée, et il en coûte déjà deux fois plus cher que prévu.

Un texte de Ginette Lamarche, à Désautels le dimanche

Les Terre-Neuviens ont exprimé leur mauvaise humeur en ce début d’année. Dans un récent sondage, 45 % d’entre eux ont dit non à Muskrat Falls. C’est le taux le plus élevé depuis le début de la construction de ce barrage sur la rivière Churchill, au Labrador.L’appui à Muskrat Falls a décliné au fur et à mesure des dépassements de coûts. Initialement, on avait prévu dépenser un peu plus de 6 milliards de dollars pour la construction du barrage. Or, la facture atteint pratiquement le double.

À cela s’ajoutent les inquiétudes quant à l’impact du barrage sur l’environnement.La grogne a gagné la rue en octobre dernier, avec la tenue de manifestations en série. Parmi les protestataires, des Autochtones du Labrador, qui n’ont jamais été consultés pour ce projet et qui craignent pour leur mode de vie.Pas facile de travailler à Muskrat FallsComme plusieurs Terre-Neuviens, John Lannon a décroché un emploi à Muskrat Falls après avoir été mis à pied en Alberta. Travailler sur ce chantier lui pose un problème de conscience. « Vous avez un projet de 10 milliards de dollars qui n’a même pas été donné à des entreprises canadiennes, puis, maintenant le budget explose, et en plus, on est en retard. »

Nous, les travailleurs, nous essayons de faire de notre mieux dans ce contexte difficile. Mais ce n’est vraiment pas facile de travailler sur un projet si contesté.

John Lannon

Tout miser sur un gros projetCe projet, lancé en pleine période de boom économique en 2007 par le premier ministre de l’époque, Danny Williams, devait affranchir la province des centrales thermiques polluantes.L’ex-premier ministre conservateur voulait rendre la province autonome en électricité. Il voulait aussi laver l’injustice commise il y a près de 50 ans par le voisin québécois, qui a obtenu pour une bouchée de pain l’énergie produite par Churchill Falls.Danny Williams n’a pas écouté les conseils des groupes d’étude qui lui recommandaient la prudence. Peut-être que le prix du pétrole chuterait, privant le gouvernement de la manne de l’or noir. Peut-être aussi que la valeur de l’électricité chuterait.Selon l’économiste James Feehan, de l’Université Memorial, un opposant de la première heure de Muskrat Falls, ce projet était beaucoup trop risqué.

J’ai toujours cru qu’il y avait des solutions moins coûteuses pour répondre à nos besoins en électricité. Avec Muskrat Falls, on a tout misé sur un seul gros projet.

James Feehan, économiste, Université Memorial

Un héritage empoisonné

Quatre ans après le début de la construction, le rêve de l’autonomie énergétique s’est transformé en cauchemar pour les Terre-Neuviens et pour le gouvernement libéral, qui doit gérer cet héritage empoisonné.Le premier ministre Dwight Ball doit aujourd’hui défendre ce projet qu’il a autrefois dénoncé. Le gouvernement a investi trop d’argent pour l’abandonner maintenant.L’économiste Robert Sweeny explique que les Terre-Neuviens, qui ont déjà commencé à payer lourdement pour la construction, se demandent pourquoi il faudrait continuer à investir dans cet éléphant blanc, alors que le gouvernement n’en a plus les moyens.

Le gouvernement provincial fait face à un déficit de 1,8 milliard de dollars, mais il a investi 1,2 milliard de dollars dans Muskrat Falls.

Robert Sweeny

Pour éponger son déficit, le gouvernement a imposé une taxe de 20 cents le litre sur l’essence. De plus, il est prévu que la facture d’électricité des Terre-Neuviens explose. On s’attend à ce qu’une famille moyenne paie 150 $ de plus par mois pour l'électricité à partir de 2022.

Une aide d’Hydro-Québec?

Hydro-Québec pourrait-elle aider à terminer le projet de Muskrat Falls? C’est une possibilité évoquée à contrecœur à Terre-Neuve. Selon l’économiste James Feehan, des avenues sont toutefois possibles. « Le barrage de Churchill Falls est alimenté par la même rivière que celui de Muskrat Falls. S’il y avait une coordination entre les deux centrales, Muskrat Falls pourrait produire plus d’énergie. Ça pourrait être avantageux pour Terre-Neuve et pour Hydro-Québec », explique James Feehan.En novembre dernier, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a dit vouloir enterrer la hache de guerre. « Nous pourrons collaborer sur des projets de création d’emplois communs », a-t-il affirmé, au lendemain de la décision du gouvernement fédéral d’accorder une garantie de prêts de 2,9 milliards de dollars à Muskrat Falls. Cette garantie s’ajoute à une autre de 6,3 milliards, accordée en 2013.Dans la même foulée, Québec a dénoncé cette aide d’Ottawa, qui nuirait aux intérêts d’Hydro-Québec. On voit mal dans ce contexte comment Hydro-Québec pourrait venir en aide à Terre-Neuve.Le meilleur allié de Terre-Neuve reste la Nouvelle-Écosse. La province s’est engagée à investir à hauteur de 20 % des coûts de Muskratt Falls en échange de 20 % de l’énergie qui sera produite. Un câble sous-marin dans le détroit de Cabot acheminera sous la mer l’électricité de Muskrat Falls aux consommateurs néo-écossais.Les Terre-Neuviens ont peur que l’histoire ne se répète avec Muskrat Falls. L’accord de Churchill Falls avec Hydro-Québec est toujours considéré comme un échec historique, pour lequel ils paient encore le prix aujourd’hui.

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