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Niqab, question nationale et économie : sujets variés pour un débat musclé

Les électeurs pouvaient entendre pour la première fois jeudi soir les cinq chefs de parti s'affronter sur un même plateau, et en français, en ce 54e jour de la campagne. Entre un sujet, le port du niqab, ayant marqué les dernières semaines et un autre, l'économie, abordé pendant toute la campagne, le débat entre Gilles Duceppe, Stephen Harper, Thomas Mulcair, Elizabeth May et Justin Trudeau a donné lieu à des échanges parfois intenses.

Un texte de Sophie-Hélène Lebeuf et Marc-Antoine Ménard

C'est la question du niqab qui a suscité les échanges les plus animés du premier segment, consacré aux services donnés aux citoyens par le gouvernement.

« Si un homme ne peut pas dire à une femme comment s'habiller, l'État ne devrait pas dire à une femme comment ne pas s'habiller », a lancé le chef libéral, Justin Trudeau, qui s'est posé en défenseur des droits des minorités. Il a accusé le chef bloquiste, Gilles Duceppe, et son adversaire conservateur, Stephen Harper, de vouloir diviser la population.

« On ne divise pas », a rétorqué M. Duceppe, faisant valoir qu'il était ici question de l'égalité entre les hommes et les femmes. « L'Assemblée nationale est unanime » sur ce sujet, a-t-il lancé, ajoutant que 90 % de la population québécoise s'opposait au port du niqab lors de la prestation du serment de citoyenneté.

Il a affirmé que le premier projet de loi que déposerait son parti viserait à interdire le port du niqab non seulement lors de ces cérémonies, mais aussi lors du vote et dans les services publics.

Photo : Radio-Canada

« On ne devrait pas cacher son identité quand on se joint à la famille canadienne », a pour sa part déclaré le chef conservateur, Stephen Harper. « Je ne vais jamais dire à ma jeune fille qu'une femme devrait se cacher le visage parce qu'elle est une femme ».

Le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a réitéré qu'une femme dont le visage était couvert devait se dévoiler avant l'assermentation, accusant le chef conservateur de se livrer à des « jeux politiques » et d'utiliser cette question comme « arme de distraction massive ». « Stephen Harper tente de cacher son bilan derrière la question du niqab », a-t-il lancé, dénonçant les compressions de son gouvernement. 

Il s'agit d'un « faux débat » lancé en pleine campagne électorale, a renchéri la chef du Parti vert, Elizabeth May. « Quel est l'impact du niqab sur l'économie, sur les changements climatiques? », a-t-elle demandé, y voyant une récupération politique pour distraire des vrais défis auquel est confronté le Canada. Si on veut vraiment défendre les droits des femmes, il faut alors mettre sur pied une enquête sur les femmes autochtones assassinées et disparues, a-t-elle martelé.

À de nombreuses reprises au cours de ce segment, Justin Trudeau a évité les questions, parlant plutôt de son plan économique.

La question nationale

Comme lors du premier débat, uniquement en anglais, les leaders politiques ont abordé l'enjeu de la souveraineté du Québec, mais cette fois-ci en présence du chef qui défend cette option.

Gilles Duceppe a estimé que le Canada accepterait une question claire comme : « Voulez-vous que le Québec devienne un pays indépendant? » « Je ne vois pas comment le Canada pourrait refuser de négocier », a-t-il soutenu.

Il a en outre accusé Thomas Mulcair d'avoir fait campagne au sein d'un camp qui n'avait pas respecté les limites de dépenses lors du référendum de 1995.

Critiquant le NPD de vouloir accepter une éventuelle séparation du Québec avec 50 % des voix plus une, Justin Trudeau a prétendu que la Cour suprême avait jugé qu'un seul vote ne suffirait pas « pour déchirer en deux » le Canada. « C'est faux », l'a corrigé M. Mulcair, rappelant que le plus haut tribunal du pays n'avait pas précisé de pourcentage précis.

« Il faut être clair en démocratie : celui qui gagne gagne ». Répétant qu'il s'était « battu pour garder le Canada uni », il a dit respecter la démocratie. « Je n'accepte pas que ce qui vaut pour l'Écosse et l'Angleterre » ne s'applique pas ici, a-t-il dit.

« Les Québécois sont clairs : ils ne veulent pas d'autres référendums », a pour sa part déclaré M. Harper. Le « vrai débat » qui les intéresse, a-t-il ajouté, concerne l'économie, les valeurs canadiennes, la sécurité et les impôts bas.

L'avenir du Sénat

Alors que plusieurs sénateurs sont dans la tourmente pour des réclamations potentiellement frauduleuses, notamment Mike Duffy, qui subit un procès, l'avenir du Sénat a évidemment rebondi pendant cette joute oratoire.

En dépit de l'opposition de certaines provinces, dont le Québec et l'Ontario, à l'abolition de cette institution - ce qu'a rappelé Gilles Duceppe - Thomas Mulcair a soutenu qu'une telle option était faisable, même s'il faudrait pour ce faire entamer des discussions constitutionnelles. Il a soutenu qu'il avait oeuvré à mettre en place des commissions scolaires linguistiques plutôt que confessionnelles au Québec, même si à l'époque plusieurs croyaient cela impossible.

« On est pris avec la Constitution et les reliques de 1867 », a martelé Thomas Mulcair, déplorant que des sénateurs non élus puissent défaire des lois. Il a rappelé que le Sénat avait infirmé une loi sur les changements climatiques dûment adoptée par la Chambre des communes, proposée par le défunt chef du NPD, Jack Layton.

Photo : Radio-Canada

Elizabeth May a renchéri, affirmant qu'il s'agissait du « plus grand scandale » et que les sénateurs l'avaient rejeté à cause des « ordres » donnés par Stephen Harper, qui « refuse d'agir contre les gaz à effet de serre ». 

La priorité, a-t-elle ajouté, est cependant de réduire le pouvoir émanant du Bureau du premier ministre.

Justin Trudeau a de son côté estimé que le Canada n'avait pas besoin de « négociations interminables », réitérant que son parti avait écarté les sénateurs libéraux du caucus de sa formation et qu'il fallait plutôt enlever la partisanerie. Il a également reproché à Stephen Harper d'avoir nommé 59 sénateurs même s'il avait promis de n'en nommer aucun.

Stephen Harper a fait valoir qu'il n'y avait pas de consensus ni sur une éventuelle réforme du Sénat ni sur son abolition, ajoutant que le débat sur la Constitution était « passé date »

Gilles Duceppe a rappelé que l'abolition du Sénat nécessiterait l'unanimité des provinces et que des négociations constitutionnelles devraient aussi traiter des demandes du Québec et des Premières Nations.  « Le jour où le Québec sera indépendant, il n'y aura plus de Sénat et il n'y aura plus de monarchie non plus », a-t-il lancé.

Économie

Au cours de la portion économique du débat, le chef libéral Justin Trudeau a évidemment mis de l'avant sa promesse d'injecter des dizaines de milliards de dollars supplémentaires dans un plan d'infrastructures. « M. Trudeau est en train de revenir sur de vieilles formules », a répliqué le chef néo-démocrate Thomas Mulcair.

Le chef du NPD a soutenu que son adversaire libéral voulait imposer une dette aux générations futures, en promettant trois années de déficit, tandis qu'il dit prôner des programmes sociaux « pérennes, soutenables et durables ».

Photo : Radio-Canada

« Un nouveau métro n'est pas une dette, M. Mulcair », a répliqué M. Trudeau, affirmant que les bas taux d'intérêt et le ratio dette/PIB avantageux faisaient de la période actuelle le moment idéal pour investir.

Thomas Mulcair a soutenu que son plan en infrastructures était à long terme et pourrait rapporter notamment 8,7 milliards en 20 ans à Montréal. « Les gens sont pris dans le trafic aujourd'hui, pas dans cinq mandats », a lancé Justin Trudeau.

Le chef conservateur Stephen Harper a réaffirmé que le plan des conservateurs en infrastructures était le plus ambitieux de l'histoire, affirmant qu'il avait fait 15 fois plus d'investissements que dans la dernière année du gouvernement libéral précédent.

Photo : Radio-Canada

Le chef bloquiste Gilles Duceppe propose la création d'une société d'infrastructures qui ferait en sorte que l'argent emprunté serait transféré sur la dette et amorti sur 30 ans. La chef du Parti vert, Elizabeth May, a estimé pour sa part que le gouvernement imposait actuellement un « fardeau impossible » aux municipalités.

Sur le fardeau fiscal des entreprises, Stephen Harper a continué de présenter son approche, basée sur des taxes et des impôts bas, comme la meilleure. M. Harper a accusé son adversaire néo-démocrate de vouloir augmenter les charges sociales des entreprises d'un montant dix fois plus important que les baisses d'impôt qu'ils promettent aux PME, notamment en gardant les cotisations à l'assurance-emploi au même niveau, ce qui n'est pas tout à fait vrai.

Thomas Mulcair a défendu sa promesse de réduire le taux d'imposition des PME de 11 % à 9 %, tout en augmentant celui des grandes entreprises de 15 % à 17 %. Justin Trudeau est intervenu pour dire que cela toucherait des entreprises comme RONA ou Jean Coutu, ce qui aurait des répercussions sur nombre d'employés.

La place du Canada dans le monde

Les chefs ont aussi croisé le fer sur la participation militaire du Canada à l'intervention contre le groupe armé État islamique.

M. Trudeau a estimé que le Canada devait jouer un rôle militaire, mais pas en étant à l'avant-scène. Selon lui, les Forces armées canadiennes doivent se contenter d'un rôle de formation des armées locales. La présence occidentale cause généralement « autant de trouble que ça en règle », a-t-il soutenu.

Le chef conservateur a vanté la pertinence de cette mission, soutenant que l'EI utilisait la Syrie et l'Irak « comme base contre le monde et le Canada » et qu'il constituait une « menace à notre pays ».

Les bombardements contre l'EI sont « inutiles », a répliqué Mme May, soulignant que le régime de Bachar Al-Assad tuait huit fois plus de personnes que l'EI.

Photo : Radio-Canada

Pour Thomas Mulcair, opposé à la participation militaire canadienne, il faut faire en sorte d'empêcher l'argent et les armes de s'y rendre. Il a en outre déploré que le projet de loi antiterroriste C-51 ne propose rien pour prévenir la radicalisation.

Les rivaux de Stephen Harper l'ont en outre accusé de ne pas accorder suffisamment d'importance à l'aide humanitaire.

La crise des réfugiés syriens à nouveau sous les projecteurs

Critiqué pendant plusieurs jours pour sa gestion de la crise des réfugiés syriens, le chef conservateur a également été la cible de tirs groupés lorsque cette question a été abordée.

Les provinces et les villes sont prêtes, a martelé M. Duceppe, « c'est le fédéral qui n'est pas prêt ».

Le Canada doit redevenir « un pays qui accueille les gens en détresse », a pour sa part asséné Justin Trudeau, qui a répété que sous un gouvernement libéral, le Canada accueillerait rapidement 25 000 réfugiés.

M. Mulcair a rappelé les demandes formulées au Canada par l'ONU : accepter 9000 réfugiés d'ici Noël et 46 000 d'ici la fin 2019, un objectif qu'il s'est engagé à respecter.

Stephen Harper a défendu « l'approche généreuse, équilibrée et responsable » de sa formation et a affirmé que le programme canadien d'accueil des réfugiés était parmi « les plus généreux du monde ». Le gouvernement conservateur a décidé de devancer de 15 mois l'accueil de 10 000 réfugiés syriens, a-t-il signalé.

Le fédéral accuse des retards importants dans le processus d'admission, a fait remarquer Elizabeth May. Critiquant les modifications apportées au régime de l'immigration, particulièrement en ce qui concerne les réfugiés, elle a montré du doigt les compressions faites par le gouvernement Harper.

Faut-il sanctionner un pays - l'Arabie saoudite - qui entend décapiter, puis crucifier un jeune homme de 21 ans qui a participé aux manifestations du printemps arabe à 17 ans? Faisant bande à part, Stephen Harper a justifié le contrat de vente de blindés canadiens, d'une valeur de 15 milliards, à ce pays, même s'il ne respecte pas les droits de la personne.

« Ce n'est pas juste de punir des travailleurs de London pour ça. Ça n'a pas de gros bon sens! », a-t-il lancé.

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Environnement

Le sujet du développement des ressources naturelles s'est imposé dans la portion environnementale du débat.

Thomas Mulcair a reproché à Stephen Harper d'avoir réduit les exigences environnementales pour les projets de transport de pétrole, l'accusant de laisser « les compagnies ferroviaires s'inspecter elles-mêmes ». À titre comparatif, il a mentionné au passage les rappels de viande avariée qu'il a attribués aux compressions à l'Agence canadienne d'inspection des aliments.

Le chef conservateur a souligné l'importance économique des projets d'exportation de pétrole, qui « créent des emplois des deux côtés de la frontière », ajoutant que le NPD avait un réflexe protectionniste en s'opposant au pipeline Keystone XL.

M. Harper a fait réagir tant Gilles Duceppe qu'Elizabeth May en affirmant que le projet de pipeline Énergie Est, notamment, visait à remplacer le pétrole étranger par du pétrole canadien, alors qu'il vise l'exportation, ce que n'a pas manqué de rappeler le chef bloquiste.

M. Duceppe a réclamé que tout projet de transport passant par le Québec soit soumis à l'approbation de l'Assemblée nationale et du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement. Mme May a souligné qu'un tel sentiment était partagé par la Colombie-Britannique, où des projets de pipelines font l'objet d'une forte opposition populaire.

« On ne peut pas amener les ressources aux marchés si on n'est pas en train de s'occuper de l'environnement », a ajouté Justin Trudeau, qui promet de travailler en partenariat avec les Premières Nations dans le dossier énergétique.

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