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« Nous faisons le design des esprits » : les secrets de la mise au point d'applications mobiles

L'adolescent canadien moyen est en voie de passer près d'une décennie de sa vie à regarder l'écran d'un téléphone intelligent, et cela n'est pas dû au hasard, selon un expert de l'industrie qui a bien voulu partager certains des secrets visant à rendre les utilisateurs « accros » aux applications mobiles.

D'après un reportage de Virginia Smart, de CBC Marketplace

Entre les murs de Dopamine Labs, une nouvelle entreprise de Venice, en Californie, on emploie l'intelligence artificielle et les neurosciences pour aider les compagnies à susciter l'intérêt des gens envers leurs applications.

Affublée du nom de la molécule qui permet d'éprouver du plaisir, Dopamine Labs utilise du code informatique pour influencer les comportements - et de façon plus importante encore, pour pousser les gens à consacrer davantage de temps à une application, en plus de ressentir l'envie d'y retourner ensuite.

Selon le cofondateur Ramsay Brown, qui a étudié les neurosciences à l'Université du Sud de la Californie, tout est intégré dans le design de l'application.

« Nous vivons réellement dans une nouvelle ère où nous ne concevons plus des logiciels, nous concevons des esprits », dit-il.

M. Brown est l'un des quelques experts de l'industrie qui a voulu témoigner à visage découvert. Des demandes adressées aux géants des médias sociaux que sont Facebook, Instagram et Snapchat n'ont pas permis d'obtenir des déclarations autres qu'anonymes.

M. Brown espère qu'en répondant aux questions de CBC, les Canadiens seront mieux informés à propos de la façon dont ils sont manipulés pour passer autant de temps à utiliser des applications.

Pour réaliser des profits, les entreprises « ont besoin que nos yeux soient rivés sur l'application aussi longtemps que possible », dit-il. « Et elles sont toutes engagées dans une course aux armements technologiques pour que l'on s'en serve longtemps. »

Des récompenses pour conditionner

L'une des techniques les plus populaires, poursuit M. Brown, est appelée renforcement variable, ou récompenses variables.

Elle comprend trois étapes : un déclencheur, une action et une récompense.

Une notification, comme un message indiquant qu'une personne a commenté une photo sur Facebook, est un déclencheur, le fait d'ouvrir l'application est l'action, et la récompense pourrait être un « j'aime » ou un partage du message qui a été publié.

Ces récompenses provoquent le relâchement de dopamine dans le cerveau, ce qui rend l'utilisateur content, possiblement même euphorique, indique M. Brown.

« Uniquement en contrôlant le moment et la façon dont vous offrez une petite dose de dopamine aux gens, vous pouvez les faire passer d'une utilisation de l'application quelques fois par semaines à des dizaines de fois durant la même période », dit-il.

Ces récompenses ne sont pas prévisibles. Nous n'obtenons pas toujours un « j'aime », une republication ou un partage lorsque nous vérifions nos téléphones. Et voilà ce qui rend le tout dépendant, dit M. Brown.

De plus, affirme-t-il, les développeurs d'applications utilisent l'intelligence artificielle, soit l'équivalent d'un code informatique capable de prendre des décisions, afin de prédire le meilleur moment pour offrir une récompense en vertu des données recueillies à propos de l'utilisateur.

« Plus de temps que je ne le pensais »

En observant l'utilisation du téléphone d'Emily, une adolescente de 16 ans originaire de Guelph, en Ontario, on constate que celle-ci consacre en moyenne trois heures et 35 minutes par jour à l'appareil, majoritairement en utilisant Snapchat.

Certains jours, Emily a les yeux rivés sur son téléphone pendant de cinq à sept heures, ou elle jette un coup d'oeil à son appareil 30 fois par heure.

Lorsqu'Emily a pris connaissance de ces données, elle a compris à quel point elle consacrait une partie importante de sa vie à son téléphone intelligent.

À ce rythme, elle est en voie de passer neuf années et demie à regarder cet écran.

« J'ai réalisé que je disposais de davantage de temps que je ne le pensais, dit-elle. J'ai le temps de faire mes devoirs. J'aurais le temps de dormir davantage. »

Évaluer les impacts sur la santé

Lisa Pont, une travailleuse sociale au Centre for Addiction and Mental Health (CAMH) de Toronto, aide les adolescents et les parents à gérer leur utilisation de la technologie de façon plus saine.

S'il est encore trop tôt pour en connaître le plein impact en matière de santé, Mme Pont affirme que des études démontrent qu'une grande utilisation de la technologie nuit à notre bien-être, et qu'elle a des impacts sur la mémoire, la concentration, l'humeur, le sommeil, l'anxiété et la dépression.

De récents travaux effectués par le CAMH révèlent que l'utilisation de téléphones intelligents est en hausse chez les adolescents ontariens, alors que 16 % d'entre eux passent cinq heures ou plus chaque jour sur les médias sociaux.

Bon nombre d'adolescents interrogés ont rapporté souffrir d'effets secondaires comme la baisse de l'activité physique, la peur de manquer quelque chose d'important, l'anxiété, l'agitation, les symptômes de manque et le stress.

Cette forte hausse de l'utilisation des téléphones intelligents est préoccupante, précise Mme Pont, bien que cela ne soit pas encore officiellement reconnu comme une dépendance.

Elle propose donc que les gens surveillent et possiblement réduisent le temps qu'ils passent sur leur téléphone.

Entre autres conseils, elle suggère de laisser les téléphones à l'extérieur de la chambre à coucher, de prendre les repas sans appareils numériques, de désactiver les notifications et de limiter l'utilisation d'applications qui n'ont pas d'utilité créative ou éducative. Elle invite aussi les parents à donner l'exemple à leurs enfants.

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