Des milliers de migrants vivent dans les limbes administratifs en Europe. Plus de la moitié des demandes d'asile déposées au plus fort de la crise des migrants en 2015-2016 n'avaient toujours pas été traitées à la fin de 2016.

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Plus de 1,3 million de personnes ont demandé l'asile en Europe en 2015; 1,2 million l'ont fait en 2016.

« La migration est une nouvelle réalité européenne », dit François Audet, directeur de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire et professeur à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM.

Si 52 % des demandeurs d'asile attendent encore une réponse, environ 40 % ont reçu une réponse favorable du pays où ils ont trouvé refuge, selon un rapport du Pew Research Center.

Des 2,2 millions de migrants qui ont fait une demande entre 2015 et 2016, environ 386 000 ont fait appel de leur décision après avoir été rejetés. Cet appel peut prendre plusieurs mois, voire plus d’un an avant d’être traité.

« La gestion et l’administration de cette masse de personnes prennent du temps. Ce n’est pas que quelques individus qui se sont présentés. Ce sont des millions de personnes, ajoute M. Audet. Traditionnellement, la gestion de l'administration est extrêmement lourde, et dans ce contexte, les délais seront prolongés. »

Dans les pays qui ont vécu un afflux considérable de migrants en 2015 et 2016, notamment la Grèce et la Hongrie, plus de 90 % des demandeurs d’asile sont encore en attente d’une décision.

Par contre, l’Allemagne – qui a reçu le plus grand nombre de demandes des pays de l’UE (plus d’un million) – a réussi à traiter 45 % des demandes (soit quelque 530 000 personnes).

Près de 70 000 personnes ont été renvoyées dans leur pays d’origine et on aurait perdu la trace d’environ 100 000 demandeurs d’asile.

L’Allemagne a renvoyé à elle seule plus de 15 000 personnes, tandis que la France et le Royaume-Uni en ont respectivement renvoyé 13 000.

Plus de la moitié (53 %) des demandeurs d’asile proviennent de la Syrie, de l’Afghanistan et de l’Irak. La plupart des migrants proviennent d’une vingtaine de pays, où la violence et la misère règnent, explique M. Audet.

Les demandes de certaines nationalités ont été traitées plus rapidement que d’autres. Alors que le temps d’attente moyen dans plusieurs pays européens est d’au moins six mois, les Syriens ont attendu en moyenne trois mois. En Belgique, ils ont attendu en moyenne un mois avant d’obtenir une réponse.

Seulement 130 000 des 650 000 demandes de Syriens traînent toujours dans les méandres administratifs. L’attention médiatique entourant ceux qui ont fui la guerre civile a certes poussé les gouvernements européens à réagir plus rapidement aux demandes des Syriens.

Par contre, cela a retardé le traitement des demandes des autres réfugiés. Ceux provenant notamment de l’Albanie, de la Serbie, de l’Afghanistan, de l’Iran, de la Russie et du Kosovo font partie des nationalités qui attendent le plus.

Conditions pénibles

Et cette attente est souvent éprouvante. Peu de migrants peuvent travailler, les enfants manquent des mois, voire des années, de scolarité et les conditions de vie dans les camps et les centres de réfugiés sont exécrables.

« On accepte naturellement des conditions inacceptables que nous n’accepterions jamais pour nos enfants. Pour les migrants, on trouve ça normal », déplore François Crépeau, professeur de droit à l'Université McGill et directeur du Centre sur les droits de la personne et du pluralisme juridique.

Pour survivre, de nombreux migrants occupent des emplois sur le marché noir qui sont mal payés et parfois dangereux. « Il y a des millions d'employeurs dans le nord qui ont besoin de cheap labor. Les migrants acceptent d’être payés 3 $ de l’heure à cause de la précarité de leur statut », dit M. Crépeau.

Des ententes controversées

Le nombre de migrants a beaucoup diminué au cours des derniers mois, principalement en raison d’accords signés entre l’Union européenne, la Turquie et la Libye, permettant de refouler les migrants avant qu’ils atteignent les frontières européennes.

Par exemple, même si le nombre de migrants arrivés en Italie a diminué de 75 % depuis l’année dernière, le pays a tout de même accueilli plus de 115 000 personnes depuis janvier 2017.

L’Europe espérait que ces ententes permettent à ses États membres de souffler un peu après l’afflux massif des dernières années, mais elles ont plutôt causé d’autres situations problématiques.

Les migrants essaient toujours de traverser la Méditerranée centrale à partir de l’Afrique du Nord, en utilisant de nouveaux points de départ et des routes plus périlleuses. Selon l’ONU, plus de 2000 personnes sont mortes en 2017 en tentant la traversée périlleuse.

« La migration terrestre est devenue taboue. Les migrants n’ont pas d’autre choix que d’aller vers le marché noir et d’emprunter d’autres routes », affirme M. Audet.

En Libye, plus de 19 900 migrants qui souhaitaient se rendre en Europe se trouvent désormais dans des centres de détention. L’Organisation internationale pour la migration (OIM) y a recensé de nombreux cas d’extorsion et de torture. Le réseau CNN a obtenu une vidéo montrant des migrants vendus comme des esclaves par des groupes criminels.

« L’Europe finance la détention de migrants en Libye même si c’est un trou sans fond en termes de violations des droits humains et de traite humaine. La population européenne ne dit rien parce que ça fait diminuer les chiffres », explique M. Crépeau.

François Crépeau plaide avec les États européens de reprendre le contrôle du marché des mains des passeurs. Les gouvernements doivent favoriser l’accueil des migrants et s’assurer qu’ils aient un moyen sécuritaire pour accéder à l’Europe. « Ce n’est pas un mur qui va les arrêter. »

Le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, estime pour sa part que les mesures prises par l’Europe pour réduire le nombre de réfugiés sont « inacceptables ». « Nous ne pouvons pas ignorer les abus subis jour après jour par les migrants et les réfugiés, simplement car ils se déroulent hors de notre vue. »

Selon M. Crépeau, les politiques migratoires ne prennent pas en compte la voix des migrants et ignorent les causes sous-jacentes de la crise.

M. Audet ajoute que les Européens ont oublié les raisons qui ont poussé tous ces réfugiés à quitter leur pays. « Les gens ne partent pas pour le plaisir. Ils ont fui la guerre, ont parfois été torturés, menacés de mort, ont vu des gens mourir et ont laissé derrière tout ce qu’ils avaient. La crise n’est pas européenne, c’est une crise pour la population réfugiée. »

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