C'est le 16 juillet 1945, dans une zone désertique d'Alamogordo, au Nouveau-Mexique, que les Américains ont lancé l'expérimentation nucléaire en testant une bombe de 20 kilotonnes. Depuis, sept autres pays, dont la Corée du Nord, ont développé et exhibé leurs muscles nucléaires. Bilan : plus de 2000 tests menés en 70 ans.

Un texte de Sophie-Hélène Lebeuf

Les essais se sont concentrés dans une soixantaine de sites, allant des atolls du Pacifique à une zone marécageuse de Chine, en passant par les steppes du Kazakhstan, le désert algérien ou l’océan Arctique.

Les Américains ont cependant fait du désert du Nevada le plus vaste théâtre d’essais nucléaires : à partir des années 1950, ils y ont mené plus de 900 tests.

LES TESTS NUCLÉAIRES DANS LE MONDE

Sources : CTBTO et Arms Control Association

Le nucléaire est « une technologie assez sensible qui ne se développe pas sur le coin d’un bureau », illustre Guy Marleau, professeur au Département de génie physique de Polytechnique de Montréal et membre du Groupe d’analyse nucléaire. « Tous ces essais ont pour but de s’assurer que la bombe a le comportement qu’on désire », explique-t-il.

On peut prédire le résultat grâce à des simulations numériques, mais celles-ci ont leurs limites. Il faut vérifier la justesse des prédictions et plusieurs paramètres, dont la puissance et l’efficacité du détonateur, indique M. Marleau.

Mais la motivation n’est pas que scientifique, signale Jean-François Bélanger, doctorant en science politique de l'Université McGill, dont les recherches portent sur la prolifération nucléaire. Les tests permettent à un État de démontrer ses avancées technologiques et de signaler qu’il est une puissance nucléaire.

Une façon de « montrer qu’on peut arrêter l’action d’un adversaire en le menaçant de répercussions qui ont un coût très élevé », ajoute M. Bélanger, membre du Centre d'études sur la paix et la sécurité internationale. C’est par exemple ce qu’ont fait les États-Unis et l’URSS en pleine guerre froide, ou encore l’Inde et le Pakistan, en 1998.

Entre 1955 et 1989, les membres du club nucléaire ont mené en moyenne 55 tests par an, selon l’Organisation du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (CTBTO, en anglais).

Le nombre d'essais a culminé en 1962, année de la crise des missiles cubains : il y a alors eu 178 tests.

C’est aussi en 1962 que l’URSS a testé la bombe à hydrogène Tsar Bomba, un monstre de plus de 50 mégatonnes. Ce type de bombe (aussi appelée bombe H, à fusion ou thermonucléaire) est encore plus dévastateur que la bombe atomique (bombe A ou à fission).

Tsar Bomba était par exemple de 2400 à 3400 plus puissante que Little Boy et Fat Man, les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945. Déjà très destructrices, ces bombes d’environ 15 et 21 kilotonnes ont tué sur le coup au moins 130 000 personnes, en plus de faire des milliers d’autres victimes dans les semaines et les années qui ont suivi, notamment en raison de cancers imputables aux radiations.

« C’est presque impossible d’utiliser les bombes qu’on a présentement, avec des kilotonnes inimaginables, car la destruction serait complètement folle », commente Jean-François Bélanger.

Le cas de la Corée du Nord

Au début du mois, Pyongyang a procédé à sa sixième explosion nucléaire, affirmant pour la deuxième fois avoir testé une bombe à hydrogène. En janvier 2016, des experts avaient mis en doute ses prétentions.

C'est le seul pays à avoir mené des tests dans les années 2000, dans un contexte où les progrès technologiques ont quelque peu changé la donne, indique Guy Marleau. « Aujourd’hui, on a des puissances de calcul beaucoup plus élevées et des modèles de simulation beaucoup plus performants », souligne le scientifique.

Les motivations de Pyongyang ont elles aussi évolué depuis les premiers essais, entrepris en 2006, selon Jean-François Bélanger.

À l’époque, le régime voulait surtout empêcher les attaques à son endroit, dit-il. Après les attentats du 11 Septembre, Washington avait inclus la Corée du Nord dans sa liste des États voyous, aux côtés notamment de l’Irak.

« Dans la pensée du régime nord-coréen, Saddam Hussein est très présent : les dirigeants se souviennent que ceux qui n’avaient pas de bombe nucléaire n’ont pas survécu », souligne Jean-François Bélanger. Maintenant, ils veulent être reconnus comme État nucléaire et être pris au sérieux, indique-t-il.

Malgré les sanctions et les menaces américaines, le programme nucléaire nord-coréen a souvent permis au régime de Kim Jong-un de revenir à la table des négociations : « Ça crée l’animal qu’on a en ce moment », analyse M. Bélanger.

Noms inoffensifs, répercussions importantes

Cashmere, Venus, Chocolate, Cognac, Licorne, Turquoise… Baptisées de noms anodins, les bombes qui font l’objet d’essais provoquent des dégâts, qui varient selon l’endroit où ils ont lieu.

Le quart des bombes testées l’ont été dans l’atmosphère, essentiellement dans les premières années de l’expérimentation nucléaire.

Guy Marleau évoque les quelque 70 tests menés par les Américains dans les îles Marshall.

La détonation la plus dévastatrice est survenue en mars 1954, au-dessus de l’atoll de Bikini, qui avait été évacué. D’une puissance de 15 000 mégatonnes (1000 fois plus grande que celle de Little Boy), la bombe à hydrogène Castle Bravo, la plus puissance jamais testée par les États-Unis, a provoqué un désastre radiologique : les atolls habités environnants et un navire de pêcheurs japonais à 150 kilomètres de là ont été contaminés.

Selon la CTBTO, les retombées radioactives se sont étendues sur plus de 11 000 kilomètres carrés. Près de 70 ans plus tard, un rapport de l’ONU concluait à une « contamination environnementale quasi irréversible » de l’atoll.

Les essais sous l’eau ont quant à eux un « impact aussi grand sinon plus » que les tests dans l’atmosphère, ajoute Guy Marleau, mais ils sont moins visibles, car c’est la faune aquatique qui subit les effets.

Après le traité interdisant les essais nucléaires sous l’eau, dans l’atmosphère et dans l’espace, en 1963, les explosions souterraines ont proliféré. Près des trois quarts des tests nucléaires ont ainsi été menés sous terre. Ils ont comme principale conséquence d’occasionner des séismes, explique Guy Marleau. Lors du plus récent test de la Corée du Nord, au début de septembre 2017, un tremblement de terre d’une magnitude de 6,3 a été ressenti jusqu’en Chine, rappelle-t-il.

« Ce type de test peut aussi avoir des répercussions à plus long terme, indique-t-il. Les plaques tectoniques sont capables de résister à des chocs importants, mais les chocs répétés pourraient, dans une région où il y a des failles plus faibles, engendrer des séismes incontrôlés. »

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